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Le chlordécone : et maintenant ? [Décryptage] 2/2

Il y a 40 ans, le chlordécone était interdit aux Etats-Unis. Cet insecticide utilisé pendant plus de 20 ans de 1972 à 1993 aux Antilles dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique a empoisonné durablement les sols, les rivières, la mer. La1ère.fr fait le point sur ce dossier. Second volet.

Dans les bananeraies des Antilles © DR
© DR Dans les bananeraies des Antilles
  • Par Cécile Baquey
  • Publié le

#5 Le chlordécone, un polluant durable

Selon un rapport du Sénat publié en 2009, "le chlordécone se caractérise par un très faible degré de dégradation". En clair, les Antillais ne sont pas prêts de se débarrasser de cet insecticide installé durablement dans les sols. Une analyse que confirme un article de l’INRA signé Yves-Marie Cabidoche en 2011 qui confirme qu'"il faudra cohabiter avec la pollution des sols (aux Antilles) par le chlordécone pour longtemps".

Selon un rapport parlementaire, un quart de la surface agricole utile est contaminé aux Antilles. La totalité de la grande terre en Guadeloupe est épargnée, de même que le sud de la Martinique est peu touché. 

Carte de la pollution (en rouge) au chlordécone en Guadeloupe et en Martinique © BRGM 2004
© BRGM 2004 Carte de la pollution (en rouge) au chlordécone en Guadeloupe et en Martinique

Par ailleurs : "le chlordécone s’accumule dans les graisses et il est donc susceptible de se concentrer dans la chaîne alimentaire" peut-on lire dans le rapport de l'office parlementaire des choix scientifiques de 2009. Cette caractéristique a eu très rapidement des conséquences concrètes. Il a fallu vérifier que la viande et le poisson n'étaient pas contaminés par le pesticide, de même que les légumes racines. 

Certaines fermes aquacoles ont dû mettre la clef sous la porte. Ce fut le cas pour Jocelyn Louise, dont l’exploitation avait le désavantage de se situer en contrebas de plantations de bananes. Ses écrevisses étaient contaminées par le chlordécone et l’administration lui a demandé d’arrêter son activité.

Dans un documentaire diffusé dans le magazine Archipels, Jocelyn Louise raconte son histoire (voir ci-dessous à 28 mn) et explique alors qu’il attend toujours des indemnisations.

Les pêcheurs aussi se retrouvent dans une situation impossible. A partir de 2012, les préfectures aussi bien en Guadeloupe qu'en Martinique leur interdisent de larges zones de pêches le long des côtes en aval des grandes zones de culture de banane.

© CC-BY-NC-ND megatatan
© CC-BY-NC-ND megatatan

Pire encore, on les pousse à changer de métier en leur interdisant la capture de certaines espèces. Pour Nicolas Diaz, secrétaire général du comité des pêches de la Guadeloupe : "les premières victimes du chlordécone sont les pêcheurs. Il faut tout faire pour protéger la santé des consommateurs, mais il faut aussi penser aux pêcheurs, souligne Nicolas Diaz. Non seulement, ils ont consommés leurs propres poissons contaminés sans le savoir, mais en plus on leur demande d'arrêter leur métier, alors qu'ils en étaient fiers. Et du côté des aides à la reconversion, on est encore très très loin du compte", conclut-il.

#6 Conséquences sanitaires

Le chlordécone a pollué les sols, l’eau, contaminé des bêtes à proximité des champs de bananiers. Très vite, les associations écologistes en Martinique et en Guadeloupe, tout comme des scientifiques se sont demandés quelles pouvaient être les conséquences du chlordécone en matière de santé. 

De nombreuses études ont été menées à ce sujet, mais on est encore loin de connaître les conséquences exactes de la pollution au chlordécone. Il y a d'abord l’étude Ti Moun de l’INSERM (Institut national de la Santé et de la Recherche médicale) dont les premiers résultats ont montré en 2012 que "l’exposition pré ou post-natale au chlordécone est associée à des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons". 
 

Concernant le risque de cancer, une autre étude de l’INSERM publiée en 2010 montre que l’exposition au chlordécone est "associée significativement à une augmentation du risque de survenue du cancer de la prostate". Luc Multigner et Pascal Blanchet sont à l'origine de ce programme de recherche baptisé Karuprostate. Depuis 2010, de nombreuses études scientifiques sur les conséquences sanitaires du chlordécone se poursuivent.

Luc Multigner, médecin épidémiologiste à l'Inserm
Luc Multigner, médecin épidémiologiste à l'Inserm

Interviewé en 2013 par La1ere.fr, Luc Multigner, épidémiologiste affirmait : "les études menées par l'INSERM montrent que des traces de chlordécone sont présentes dans le sang, dans la grande majorité de la population". Toutefois le professeur indiquait qu'"à sa connaissance aucun décès directement imputable au chlordécone n'a jamais été observé au niveau international".

Pour en savoir plus regardez l’émission Résonnance diffusée en octobre 2016 sur Martinique 1ère :
 

#7- Où en sont les plaintes ?

En Martinique et en Guadeloupe, plusieurs associations ont porté plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui en 2007. L’affaire a été dépaysée et semble actuellement au point mort. Brigitte Jolivet, magistrate au pôle santé du Tribunal de grande instance de Paris, est chargée de l'instruction de l'affaire. 

En 2010, l’avocat martiniquais Louis Boutrin (que l’on voit dans le décryptage sur Franceinfo) a été auditionné au Tribunal de grande instance de Paris en 2010 en tant que président de l’association Ecologie urbaine. Mais depuis cette date, "la procédure n’avance guère", se désole maitre Jean-Claude Durimel, chargé de la plainte de plusieurs associations guadeloupéennes. La Confédération paysanne de José Bové a également déposé plainte.

Harry Durimel © DR
© DR Harry Durimel

"Nous avons demandé que les ministres qui ont accordé des dérogations à l’utilisation du chlordécone soient entendus. Le juge a refusé", précise Maître Durimel à La1ère.fr. En attendant l’ordonnance du juge Jolivet, chargée désormais du dossier, les associations essaient de faire connaître leur cause.

En Guadeloupe, Harry Durimel, le leader de Caraïbes écologie les verts fonde beaucoup d'espoir dans une pétition déposée devant la Commission européenne et soutenue par le député européen Louis-Joseph Manscour. La pétition a été jugée recevable par la Commission européenne qui doit désormais se pencher sur le dossier. Selon Harry Durimel, "la France peut se voir incriminée et sommée de prendre des mesures". 

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