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La Maison d'arrêt de Bois d'Arcy est l'un des plus grands centres pénitentiaires d'Ile-de-France. Près de 1000 personnes y sont incarcérées. Uniquement des hommes. Chaque jour, 300 surveillants, dont la moitié est originaire des Outre-mer, se relaient pour maintenir la sécurité de l'établissement. Qualifiés injustement de "porte-clés", soupçonnés de "martyriser" les détenus, ces hommes et ces femmes jouent pourtant un rôle majeur dans leur réinsertion. Nous les avons accompagnés durant cinq jours. 

Des petits délinquants, des agresseurs sexuels, des assassins...

Lorsque l'on pénètre pour la première fois dans une prison, difficile de ne pas avoir une pointe d'appréhension et quelques interrogations. Comment les détenus se comporteront-ils devant notre caméra ? Serons-nous exposés, comme les agents pénitentiaires, aux insultes, aux intimidations, aux violences que l'on dit récurrentes dans l'univers carcéral ? Pourquoi ces surveillants sont-ils mal rémunérés et peu considérés ? Pourquoi enfin doivent-ils attendre parfois jusqu'à 25 ans avant de pouvoir rentrer chez eux aux Antilles, à La Réunion, en Polynésie ou à Mayotte ?  

© PL La1ère


Dans cette longue coursive qui nous conduit au grand quartier du centre pénitentiaire, nous croisons pour la première fois des détenus. Ils plaisantent avec nous et chahutent même le surveillant. "Vous venez nous filmer ?", "Vous allez passer à la télé chef ?" "Il faut venir nous voir dans les cellules, vous allez voir ce que c'est la misère". 

Le surveillant reste impassible et nous explique les raisons de cette déambulation tranquille des détenus dans les couloirs de la prison. "Ils doivent se rendre au service médical qui se trouve sur un autre secteur de la prison, ils y vont tout seul, sinon il faudrait mettre un agent pour un détenu on ne pourrait pas". 

A la Maison d'arrêt de Bois d'Arcy, tous les profils se mélangent. Il y a les petits délinquants, les braqueurs, les agresseurs sexuels, les assassins, et même des terroristes que nous ne verrons pas. Ils sont volontairement tenus à l'écart pour des questions de sécurité.

Ces personnes incarcérées sont des prévenus en attente de jugement, des détenus condamnés à des peines qui n'excèdent pas deux ans ou dans l'attente d'un transfert dans une autre prison. Pour eux, tout commence au bureau de greffe du quartier des arrivants, la porte d’entrée de la détention. 

Situé au sous-sol de la maison d'arrêt, les détenus arrivent, la plupart sans menottes, accompagnés par des policiers. Ils sont d'abord enregistrés au greffe où leurs empreintes sont relevées, avant d'être photographiés et de recevoir un numéro d’écrou. Cette formalité administrative accomplit, leurs objets personnels sont consignés dans une valise noire, la même depuis l'ouverture de la prison en 1989. Après une fouille intégrale et une douche, ils sont accompagnés dans une cellule. 

Les objets personnels des détenus sont consignés et rangés dans ces valises noires. © PL La1ère

"J’ai pris un sac, je l'ai mis sur ma tête et j’ai serré"

Cet itinéraire, Henri le connaît bien. Condamné à deux ans de prison, il avait réussi à obtenir un régime de semi-liberté. Mais un soir après avoir rendu visite à son père mourant, il n’est pas rentré à la prison. "J’ai pété les plombs. J’ai pris ce que j’avais sous la main, du Temesta et j’ai dormi pendant 4 jours d’affilé", témoigne Henri. 
 
Les arrivants restent en moyenne quatre à sept jours dans ce quartier, avant de rejoindre le grand ou le petit quartier. Le temps pour les surveillants de repérer et d'accompagner les plus fragiles, et d’aider les autres à prendre leurs repères.

C’est une prise en charge pour rassurer et comprendre le détenu. Beaucoup de primo-incarcérés ont ce que l'on appelle le "choc carcéral".
Mikael, 1er surveillant. 


Ce détenu que nous rencontrons dans sa cellule se souvient de ce premier jour qui, pour lui, aurait pu être aussi le dernier. "Je pleurais quand j’ai pris ma douche. J’ai senti qu’on m’avait tué. J’ai pris un sac, je l'ai mis sur ma tête et j’ai serré. Je me suis allongé et j'ai dormi avec. Quand les surveillants sont arrivés, je commençais à partir", indique-t-il.  

Les premières heures en prison sont les plus délicates. Les détenus doivent se familiariser avec le bruit, les cris et les insultes et se confronter à la privation de liberté. Avec eux, les surveillants se montrent attentifs, à l'écoute, sans jamais pour autant baisser la garde. 

Il ne faut jamais prendre confiance parce que la personne détenue si elle peut nous descendre, elle va nous descendre. 
Nathalie, surveillante. 

 

La sécurité, première mission des surveillants 

La Maison d'arrêt de Bois d'Arcy surnommée la Beaubourg de la pénitentiaire © PL La1ère


Ce 4 octobre 1992 est encore dans les mémoires à Bois d’Arcy. Ce jour-là, trois détenus réussissent à s'échapper en hélicoptère. Maintenir la sécurité, c’est l’obsession des surveillants. 

Les promenades quotidiennes sont les moments les plus délicats de la journée pour les surveillants. La tension est palpable, surtout lorsqu'ils quittent leur cellule ou la réintègre après la sortie. Il y a ceux qui tiennent tête aux surveillants et ceux qui en profitent pour régler leurs comptes.

Les surveillants ne vont jamais dans la cours en présence des détenus. Trop compliqué. Trop dangereux. Cet espace est aussi le lieu de réception de projectiles qui arrivent au-dessus des mûrs protégés dans une balle de tennis pour amortir le choc. "Il y a beaucoup de téléphones mobile pas plus grands que le pouce, des produits stupéfiants, des aliments frais comme de la viande...", nous explique cet agent. 

A Bois d’Arcy, les surveillants se répartissent sur trois bâtiments : le grand quartier, le petit quartier et le quartier de semi-liberté. Le centre névralgique de la sécurité, c'est "le noyau". Les surveillants l'appellent aussi le "Beaubourg pénitentiaire" en raison de son architecture qui fait penser aux larges tuyaux du Centre Pompidou à Paris.

Depuis son bureau, un agent contrôle les ouvertures et les fermetures des portes d'accès à deux étages. Il y a quatre étages à Bois d'Arcy.  
 

Poste de sécurité du grand quartier de la Maison d'arrêt de Bois d'Arcy © PL La1ère

 

S'il y a un souci, une émeute, une prise d’otage... Les agents sont là pour sécuriser les zones et éviter que le problème ne se propage dans le reste du bâtiment.
Patrice, 1er surveillant


Patrice est originaire de Guadeloupe. Il est l’un des plus anciens surveillants de Bois d’Arcy. Il travaille ici depuis 24 ans et il a le grade de Major. "Au début quand j’ai fait ce métier, j’étais un peu perplexe, je ne connaissais pas le monde de la prison, mais au fur et à mesure des années passées, j’ai appris à connaître les détenus, à discuter, à comprendre leur souffrance." 

Pour encadrer la population carcérale, les surveillants s'appuient sur l'équipe locale d’appui et de contrôle, l'ELAC. Elle est composée d'une dizaine d'agents prêts à intervenir à tout moment. Quatre de ces agents sont ultramarins. 

Les insultes, les agressions, les intimidations sont immédiatement signalées au bureau du chef de détention. Emmanuel Léonard et son adjoint sont responsables de la sécurité des 300 surveillants et exerce leur autorité sur les 1000 détenus. "Nous on se qualifie, avec mon collègue chef de détention, comme les maestros de la détention, c'est nous qui donnons le tempo." 

Patrice vient signaler au chef de détention qu'il a  trouvé un téléphone sur un détenu. "Je vais informer l’équipe ELAC et je te tiens informé de la stratégie que l’on met en place. On va fouiller la cellule", lui répond Emmanuel. 

Pour intégrer l'équipe d'appui et de contrôle, mieux vaut avoir une bonne condition physique et une bonne préparation mentale. Bois d'Arcy accueille de plus en plus de détenus souffrant de pathologies psychiatriques lourdes. Les surveillants s'en plaignent, considérant que leur place n'est pas ici, mais dans un hôpital. 

Il nous arrive d'entrer dans des cellules avec des excréments partout sur les murs et au sol. Il y aussi l’atteinte physique, pas forcément les coups, mais les crachats. 
Mike, agent ELAC 


Les agents saisissent en moyenne chaque semaine un carton entier de téléphones, de produits stupéfiants, de carte SIM ou de clés USB. En 2018, plus de 650 téléphones mobiles ont été saisis. Généralement, ils  sont dissimulés dans une double semelle lors des visites au parloir ou projetés au-dessus des murs de la prison. Pour les détenues et leurs complices tous les moyens sont bons.
 
Saisis dans les cellules

 

"Pourquoi je suis là ?" 

La promenade est terminée. Les détenus viennent de réintégrer leur cellule. Un bref moment de répit pour Patrice. Un jeune incarcéré est en grande souffrance. "Pourquoi je suis là, je veux savoir pourquoi je suis là, qu’est-ce que j’ai fait pourquoi je suis là, dis-moi". Olivier tente de le calmer. "Vous ne voulez pas rester à Bois d’Arcy ?". "Non, je ne veux pas. Je veux aller au mitard de n’importe quelle prison, c’est mieux qu’ici."
 

Je dois trouver la corde sensible, le point sur lequel m’appuyer pour permettre à la personne de descendre en pression et de trouver une solution à son problème.
Patrice, 1er surveillant

 
Je veux partir d'ici !


Au bout de longues minutes, le détenu finit par se résonner. Il retourne dans la cellule avec quelques cigarettes et la promesse que sa situation sera abordée pour lui permettre de mieux vivre sa détention. 

L'ennemi, c'est l'ennui 

Ce soir, Eric est de permanence de nuit. Ce surveillant gradé va coordonner l'équipe de surveillance de nuit depuis son talkie-walkie accroché à sa ceinture. Au moindre problème et avant de prendre une décision, les surveillants d'étages ont pour consigne de l'informer. "La difficulté pour un gradé de nuit c’est surtout les prises de décisions seuls. Ma première nuit, j'ai eu une tentative de suicide. J'ai dû prendre un certain nombre de décisions en fonction de la gravité de la personne détenue, mais en gardant mon sang froid, nous avons pu gérer la situation dans le calme", précise-t-il. 

Au quartier des arrivants, Philippe est de retour du tribunal de Versailles où il a pris connaissance de son jugement. "Alors ? Combien ? " lui demande un surveillant. "4 ans !", lui répond Philippe un brin dépité.

Après la fouille, systématique lorsqu'un détenu se rend au tribunal ou arrive en détention, Il va regagner sa cellule escorté par les neuf surveillants de service. La nuit, il n'est pas question de prendre le moindre risque.

Philippe est un habitué des lieux. Les surveillants le connaissent bien et s'autorisent à plaisantent avec lui. Arrivée à la porte de sa cellule, il veut nous montrer son espace de vie. Une cellule de 9m2 qu'il partage avec un autre détenu. "Il y a la télé, mais après on est quand même bloqué, il faut être mentalement prêt et costaud. Nous n'avons pas de plaques, on ne peut pas faire à manger. On nous donne à acheter des pommes de terre, mais comment on va les faire cuire ?, se lamente Philippe. 

Construite en 1979, la maison d’arrêt de Bois d’Arcy devait accueillir à l’origine 500 détenus. Ils sont près de 1000 aujourd'hui. Le taux d'occupation est supérieur à 180%. La prison est vieillissante et le système électrique n'est plus aux normes. Les cellules n'ont pas de douches, pas d'eau chaude, pas de frigo, pas de plaques pour cuisiner. 

Odile Cardon, la directrice de l'établissement en est consciente et déplore cette situation. 

Lorsque je suis arrivé il pleuvait sur la tête des détenus. Nous espérons que dans trois ans l’établissement sera à la norme électrique. Bois d’Arcy va également faire l’objet d’une rénovation d’une plus grande ampleur mais on ne sait pas encore quand. 
Odile Cardon, directrice.

 

Un surveillant sur deux originaire des Outre-mer

© PL La1ère


Au 4e étage, Nathalie, originaire de La Réunion, effectue sa ronde. Elle est surveillante depuis deux ans. Son métier, elle le "kiffe", mais reconnaît que les fins de mois sont difficiles.
 

Je gagne 1500 euros net par mois. Je peux atteindre jusqu'à 2000 euros, mais il faut vraiment y aller sur les heures supplémentaires.
Audrey, surveillante


La nuit, les cellules sont contrôlées une à une pour s’assurer que tout va bien. "On n’ouvre pas les portes pour n’importe quoi la nuit. Nous ne sommes n’est pas assez nombreux, du coup on essaie d’ouvrir au minimum, seulement en cas d'urgence". 

A Bois d’Arcy, un surveillant sur deux est originaire des Outre-mer. La sécurité de l’emploi et les possibilités d’évolution de carrière sont les deux principales motivations de ces agents. Il y a aussi l'attrait de l'uniforme. 

Saïd est arrivé de Mayotte il y a trois ans. Sous sa surveillance, les détenus aux pathologies psychiatriques lourdes. Ils sont seuls en cellule et la nuit leur cellule est vérifiée toutes les ½ heures. 

Comme beaucoup de ses collègues, Saïd s'inquiète de la réforme des congés bonifiés qui lui permettaient jusqu'ici de rentrer plus facilement chez lui voir sa femme et ses enfants. 
 

Saïd a demandé sa mutation. Il espère pouvoir rentrer chez lui à Mayotte dans quelques années. © PL La1ère

 

Moi j’ai toute ma famille là-bas. Je rentre tous les six mois mais ça coûte cher, 3000 euros environ. J’ai l’espoir d'y retourner un jour définitivement, mais cela va prendre du temps, beaucoup de temps.  
Saïd, surveillant


Aussitôt nommée, l'immense majorité des agents dépose une demande de mutation. Mais, les places sont chères dans l'administration pénitentiaire. La plupart de ces surveillants mettront jusqu'à 20 ans avant de rentrer chez eux. 
 

250 à 700 euros par mois 

Les ateliers de Bois d'Arcy où travaillent 120 détenus. © PL La1ère


Le jour se lève à Bois d’Arcy. Dans quelques minutes, l'équipe de nuit va pouvoir aller se reposer : 60 agents vont prendre le relais et se déployer sur les trois bâtiments du centre pénitentiaire.

La prison est un lieu fermé, mais la privation de liberté n’efface pas tous les  horizons. A Bois d'Arcy, l’aide à la réinsertion n’est pas un vain mot.  Les détenus volontaires, ceux dont le comportement est exemplaire, sont encouragés et accompagnés. 

Il y a le travail aux ateliers, les formations professionnelles, mais aussi des cours d'alphabétisation ou la préparation au brevet des collèges pour préparer la sortie de prison. 
David, 1er surveillant. 


C’est la première fois qu’une caméra est autorisée à filmer les ateliers. Chaque jour, 120 détenus quittent leur cellule un peu avant 7h30, après la douche, pour venir travailler dans ces immenses entrepôts : 250 détenus travaillent au total. La majorité est affectée aux ateliers, les autres au service général : les cuisines, le nettoyage des parties communes, les travaux d’entretiens. "Ça leur permet de sortir de la cellule et d’avoir un salaire entre 250 et 700 euros en fonction des postes. Un revenu qui leur permet de "cantiner" en achetant différents produits de notre zone cantine." 

La zone cantine, c'est la fierté de Stéphane. Le chef du travail, originaire de Guyane, nous montre ces longues étagères sur lesquelles reposent toutes sortes de produits. Des aliments, des boissons, mais aussi des glacières pour pallier à l'absence de frigo dans les Cellules. Les détenus peuvent même "cantiner" des cigarettes. (1)   
 

"Ça nous aide à prendre un bon rythme"

Eric est incarcéré à Bois d’Arcy pour des vols et des agressions. Depuis un mois, il a rejoint l’atelier et, pour lui, travailler c’est un peu plus que mettre des éponges sous plastiques. "Ça nous aide à prendre un bon rythme, à nous lever tôt et à nous coucher tôt. Nous prenons le sens des responsabilités vu que l’on nous fait confiance." Sur le bureau du chef du travail pénitentiaire 500 candidatures sont en attente. 
 

Il faut montrer patte blanche avoir un bon comportement en détention et remplir quelques critères pour avoir une validation de la direction.
Stéphane, 1er surveillant et chef du travail 


Certains détenus se laissent aller à quelques confidences sur leur vie en détention. "Nous sommes contraints de fabriquer des mèches que nous trempons dans de l'huile pour faire cuire nos aliments. Ca empeste et noirci tout. Après le travail, nous n'avons pas droit à la douche et les durées des parloirs n'excèdent pas 30 minutes. Non, vraiment c'est déplorable, c'est déplorable", affirme ce détenu. 

Ces 5 jours à la Maison d'arrêt nous ont permis de prendre la réelle dimension de l'univers carcéral. Nous y avons trouvé des surveillants investis dans leur travail. Ces hommes et ces femmes, que l'on appelle péjorativement "les matons", ont tous cette volonté de permettre aux détenus de vivre dans les meilleures conditions leur passage en prison. Une mission délicate dans un univers où, malgré tout, il faut toujours rester sur ses gardes. 

Durant cette semaine de tournage, les surveillants ont saisi une dizaine de téléphones mobiles, les agents Elac ont organisé des fouilles de cellules tous les jours, des détenus violents ont refusé de réintégrer leur cellule, d'autres ont insulté une surveillante... Mais durant cette semaine, des détenus se sont aussi appliqués au travail, ont étudié à l'école, d'autres ont réconforté des détenus en détresse... La prison est ainsi. Un lieu où se mélangent la violence et la haine, l'entraide et la compassion, les insultes et les intimidations, les sourires et l'espoir.

(1) Nous indiquions dans notre article que les détenus pouvaient "cantiner" de l'alcool. Il s'agissait d'une erreur. Elle a été corrigée. Les détenus ne peuvent en aucun cas "cantiner" de l'alcool à Bois-d'Arcy.


Voir ou revoir les 5 épisodes de la série "Sous surveillance" diffusés sur La1ère et France Ô : 
Sous surveillance - épisode 1
Sous surveillance - épisode 2
Sous surveillance - épisode 3
Sous surveillance - épisode 4
Sous surveillance - épisode 5