Clémence Bringtown : "José n'aurait pas voulu que l'on arrête la Compagnie créole" #MaParole

Clémence Bringtown dans #MaParole
La Martiniquaise Clémence Bringtown affiche plus de 40 ans de carrière avec la Compagnie créole. Peu d’artistes peuvent se targuer d’une telle longévité et d’autant de succès. La chanteuse nous raconte son épopée dans #MaParole.

Le 3 septembre dernier, José Sébéloué, voix lead et guitariste de la Compagnie créole, décédait. Le groupe a bien du mal à se remettre de cette disparition. Malgré tout, la Compagnie créole va reprendre les concerts en 2024. "Il aurait voulu qu’on poursuive l’aventure", souligne la chanteuse Clémence Bringtown. Une aventure de plus de 40 ans. Une histoire étonnante que la chanteuse martiniquaise nous raconte dans #MaParole.

1Une enfance au Robert

Clémence Bringtown a grandi au Robert, la troisième ville de la Martinique après Le Lamentin et Fort-de-France. Sa mère tenait un bar restaurant "chez Juliette". Elle avait travaillé très jeune, car elle avait perdu ses parents. Son père était parti en Guyane quand elle avait dix ans et sa mère est décédée peu de temps après. "Quand elle travaillait à l’épicerie, enfant, elle devait se hisser sur deux cageots", raconte Clémence Bringtown pleine de reconnaissance pour cette femme forte qui savait tenir tête à son mari. Le père de famille était pêcheur. La chanteuse se souvient qu’après la pêche, elle avait le droit de choisir le poisson qu’elle aimait, car elle était à la fois "gâtée et difficile".

Dernière d’une fratrie de cinq enfants, la chanteuse martiniquaise se souvient qu’elle ne tenait pas en place. Elle grimpait aux arbres. Le médecin de famille avait conseillé à ses parents de lui faire faire de la danse classique "pour la calmer". À l’âge de 17 ans, Clémence souhaite partir étudier dans l’Hexagone. Son père refuse. Une semaine avant le départ en bateau, il ne voulait pas signer le petit papier vert nécessaire pour sortir de la Martinique. Il a fini par céder. Clémence Bringtown est donc partie suivre des études médico-sociales dans le but de monter une clinique accessible à tous sans distinction sociale en Martinique.

2Le duo Vangarde-Kluger

Une fois sur place, à Paris, elle étudie et le soir, elle sort écouter de la musique et danser. Elle passe de nombreux castings, assiste aux répétitions des Claudettes au moulin de Claude François dont l’attitude avec ses danseuses ne lui plait guère. Elle chante beaucoup, a des contrats à droite et à gauche, ce qui désespère son père. En mai 68, elle se retrouve sur les barricades et plusieurs fois au poste. Furieux depuis la Martinique, son père demande à son frère de l’envoyer dans une maison de repos en Savoie. Sur place, elle rencontre une très belle femme blonde dépressive, "première maquilleuse chez Carita". De retour à Paris, elle loge chez elle à Cachan. "J’étais très complexée, mais grâce à cette femme qui m’a appris à me maquiller, j’ai pris confiance en moi" se souvient-elle. Une belle rencontre.

Clémence Bringtown continue ses études tout en chantant. Elle se souvient d’Henri Salvador avec qui elle a beaucoup répété. Il la poussait à devenir chanteuse, elle n’y croyait pas et surtout, elle savait que son père y était opposé. Un jour, elle rencontre le guadeloupéen Arthur Apatout, guitariste et chanteur. Il est en contact avec un jeune producteur dénommé Daniel Vangarde, de son vrai nom Daniel Bangalter. Ce parolier travaille en binôme avec un compositeur et producteur belge dénommé Jean Kluger.

Daniel Vangarde, parolier de la Compagnie créole

C’est ainsi que naît la Compagnie créole. Arthur Apatout fait venir Clémence Bringtown. Ils enregistrent un disque et choisissent ensemble le nom du groupe. Puis, la Martiniquaise repart dans son île. Elle chante avec Loulou Boislaville, figure centrale de la musique antillaise. Elle s’occupe de sa fille et ne songe pas à Paris. Et puis de passage à Fessenheim avec Loulou Boislaville, sa sœur lui dit que Daniel Vangarde cherche à la joindre. Elle finit par l’appeler. Il lui conseille d’aller à La canne à sucre, un club près de Montparnasse pour faire connaissance avec le Guyanais José Sébéloué, le Martiniquais Julien Tarquin et le Guadeloupéen Guy Bevert qui jouent avec Arthur Apatout. Elle les trouve doués pour cette musique antillaise qu'elle aime tant et accepte de devenir leur chanteuse. En 1982, ils sortent leur premier album Blogodo, entièrement en créole. Succès aux Antilles, à La Réunion, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie. Dans l’hexagone, le disque fonctionne beaucoup moins bien.

C’est alors que le producteur Daniel Vangarde, connu pour avoir un certain don des titres à succès, leur propose C’est bon pour le moral. Arthur Apatrout est séduit, "José Sébéloué trouve ça nul". Progressivement, tout en y ajoutant leur patte, ils finissent par adopter ce titre qui devient très vite un tube dans l’Hexagone. "On écrivait tous les arrangements", précise Clémence Bringtown. La Compagnie créole enregistre aussi Vive le douanier Rousseau. En 1983, ils tentent d’ailleurs avec cette chanson de participer au concours de l’Eurovision, mais arrivent deuxième en pré-sélection. Clémence Bringtown se souvient que Daniel Vangarde leur avait dit qu’ils n’allaient pas gagner. "Son épouse était en larmes, se souvient-elle, tellement choquée par la situation". "La France n’était pas prête à envoyer un groupe de noirs au concours de l’Eurovision, c’était du racisme", explique Clémence Bringtown. C’est un certain Guy Bonnet qui a été sélectionné.

Cela n’empêche pas le groupe d’enchainer les tubes. Le bal masqué, Ça fait rire les oiseaux, Ma première biguine-partie, Bons baisers de Fort-de-France, A.I.E. (A Moun’la). Tous ces tubes ont été imaginés par le tandem Jean Kluger-Daniel Vangarde qui n’est autre que le père de Thomas Bangalter, l’un des deux Daft Punk. La Compagnie créole s’invite durablement dans les bals populaires et les mariages dans l’Hexagone. Elle passe des dizaines de fois à la télévision. À l’Olympia, ses concerts font salle comble. Des tournées en Europe, au Canada et en Asie s’organisent. Aux Antilles, son côté essentiellement festif, éloigné des difficultés sociales locales, voire cliché agace certains. Mais en même temps, le groupe prépare les oreilles métropolitaines à l’arrivée du Zouk. Et puis, certains au contraire, aux Antilles, sont fiers du succès populaire de la Compagnie créole.

Photo de la Compagnie créole pour l'album "C'est bon pour le moral"

3Le retour de la Compagnie créole

En 1990, la Compagnie créole fait une pause. Le père de Clémence Bringtown décède. Après avoir longtemps refusé de voir sa fille chanteuse, il était devenu son premier fan. Clémence Bringtown a envie de revenir en Martinique auprès des siens. Le groupe se sépare du tandem Jean Kluger-Daniel Vangarde. Arthur Apatout met progressivement un terme à sa carrière et rentre en Guadeloupe où il ouvre une école de danse. Pour le reste du groupe, c’est la déprime.

En 1992, Clémence et José se retrouvent en duo pour enregistrer un album de musique traditionnelle. Puis le groupe se reforme. Clémence Bringtown avec José Sébaloué crée le label Eupoca et la Compagnie créole repart en tournée. À sa grande surprise, le groupe fait un malheur à Montréal, à Québec puis à Ottawa. Les Québécois adorent les chansons de la Compagnie. Ça fait rire les oiseaux devient un hymne national. Clémence et José sont régulièrement invités à la télévision québécoise.

Début 2023, le groupe est en tournée au Québéc. José Sébéloué est très fatigué. À la fin d’un concert le 14 juillet dans le sud de la France, il fait un malaise, il est transféré aux urgences. On découvre alors qu’il a un cancer bien avancé. José Sébéloué décède le 3 septembre 2023. Le groupe est sous le choc. La nouvelle fait le tour des réseaux sociaux. Personne n’a oublié la Compagnie créole et son chanteur emblématique.

Une cérémonie est organisée en Lorraine, à Paris puis en Guyane. Depuis, Clémence Bringtown ne cesse de rendre hommage à José Sébéloué, comme ce 11 novembre, quand elle reçoit l’insigne de chevalier des arts et des lettres en Lorraine où elle a décidé de s'installer. La Compagnie créole va malgré tout continuer à sillonner les salles de spectacle. "José n’aurait pas voulu que l’on arrête" témoigne Clémence Bringtown pour qui ces concerts seront aussi le meilleur moyen de lui rendre hommage.

José Sébéloué (au centre) avec la Compagnie Créole

♦♦ Clémence Bringtown en 5 dates ♦♦♦

►17 décembre 

Naissance au Robert (Martinique)

1975

Lancement de la Compagnie créole

►1986

Sortie de leur tube Ça fait rire les oiseaux

►3 septembre 2023

Décès de José Sébéloué 

►11 novembre 2023

Chevalière des arts et des lettres