Corinne Mencé-Caster explore la langue créole (entre autres) dans une "linguistique de l’intime"

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Pour une linguistique de l'intime
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Professeure titulaire de la chaire de linguistique hispanique à la Sorbonne, essayiste et également romancière, la Martiniquaise Corinne Mencé-Caster publie "Pour une linguistique de l'intime", un essai dans lequel elle étudie la complexité du rapport aux langues, en particulier au créole.

Certaines personnes ont une relation douloureuse ou passionnelle avec leurs langues dans des situations de bilinguisme ou de multilinguisme. Cela se rencontre notamment aux Antilles où une langue, le créole, est en état de minoration et de marginalisation, bien qu’elle soit utilisée quotidiennement par la majorité de la population. Trilingue français, créole et espagnol (dont elle est agrégée), Corinne Mencé-Caster, qui est docteure et chercheuse en sciences du langage, aborde cette question et bien d’autres dans sa nouvelle étude. "Cet essai revendique une écriture parfois intime, témoignant aussi bien de l’analyse de la linguiste que de l’expérience de la locutrice, habitée par trois langues et en prise avec un imaginaire multilingue qu’elle considère comme un horizon partageable par tous", écrit-elle. Nous l’avons interrogée sur ces différents thèmes.

Le titre de votre ouvrage interpelle. Que voulez-vous dire par "linguistique de l’intime" ?
Corinne Mencé-Caster :
Par "linguistique de l’intime", j’entends une linguistique qui s’intéresse non pas seulement à la langue comme système de signes, mais qui prend aussi en compte le vécu et les sentiments du locuteur. La linguistique de l’intime s’intéresse en priorité au locuteur que j’appelle "diglotte", parce qu'il est pris entre au moins deux langues, parmi lesquelles "une langue de la honte". Lorsque les locuteurs grandissent dans un contexte linguistique constitué par la cohabitation de deux langues en situation d’inégalité - par exemple, le français et le créole - ils sont souvent tentés de renoncer à la langue la moins prestigieuse, de cacher même qu’ils savent la parler, pour tenter d’échapper au sentiment de honte et de malaise qui leur a été transmis en quelque sorte par la famille et par l’école, et qu’ils éprouvent bien malgré eux parfois. 
D’autres fois, ils surinvestissement la langue de la honte pour en faire un étendard de leur identité et deviennent des militants linguistiques et culturels. Dans tous les cas, il y a une relation passionnelle fascination-rejet à l’égard de la langue minorée et la science linguistique classique ne s’intéresse guère à ce rapport émotionnel et affectif. Pour ma part, je pense qu’il y a là une case vide qui peut être occupée par une linguistique de l’intime.

Quand vous parlez de "honte", "malaise", ou de "relation passionnelle" à l’égard de la langue minorée, est-ce donc aussi une problématique éminemment psychologique, liée à l'histoire antillaise ?
Dans les lieux, comme la Martinique ou la Guadeloupe par exemple, où s’est jouée une histoire douloureuse, faite de colonisation et d’esclavage, le rapport à la langue, aux langues, ne va pas de soi. Dans un cas, il est question du rapport à la langue du maître, le français, et dans l’autre, de la langue qui s’est construite de manière urgente dans le contexte de la plantation marqué par des rapports de domination et de violence, à savoir le créole. Ceci n’est pas propre à la société antillaise mais à toutes les sociétés qui ont connu la colonisation.

L’obsession des parents et de nombreux instituteurs antillais pour que les enfants maîtrisent le français et abandonnent le créole, témoigne de ce malaise, de cette "honte" à l’égard d’une langue qui renvoyait au passé de misère, de sujétion et de condition infrahumaine.

Corinne Mencé-Caster


Conquérir une autre langue, une langue digne et prestigieuse, dotée d’une littérature ancienne, de grands textes, était dans le même temps se construire une identité acceptable, voire se reconstruire en tant qu’être humain. Mais, dans le même temps, comment aimer le français sans haïr le créole ? Comment aimer le créole tout en aimant le français, sans ressentir de la culpabilité, de la déloyauté ?
Ces relations complexes provoquent des troubles du langage, des troubles psychiques qui ne sont pas étudiés dans les sciences du langage comme si leur origine ne venait pas de ce rapport problématique au langage, du fait de l’histoire. Fonder une linguistique de l’intime, c’est précisément entendre que l’étude des langues et du langage ne peut se faire à l’extérieur de ces rapports socio-historiques compliqués, qui engagent la vie et l’intégrité psychique de certains locuteurs, ceux qui sont dits "diglottes" et à qui est rarement donnée l’occasion de parler de cette "intimité" douloureuse ou passionnelle avec leurs langues.


Pensez-vous que l’instauration d’une authentique diglossie - à savoir un bilinguisme légalement assumé tout en respectant la préférence de chaque personne pour une langue ou une autre - dans le système éducatif, l’administration, la publication des documents officiels, etc. en Martinique et en Guadeloupe permettrait de réconcilier la population avec sa langue minorée et finalement avec elle-même ?
La mise en œuvre d’une véritable politique en faveur d’un bilinguisme est l’une des pistes sans doute, à condition qu’elle ne soit pas pensée en dehors de la prise en compte des rapports intimes des locuteurs avec les langues en présence. Il faut surtout  que les locuteurs s’emparent de la question linguistique et acceptent de regarder en face la situation qui est la leur : celle de sujets bilingues qui ne se reconnaissent pas en tant que tels parce qu’ils estiment trop souvent que le créole ne sert à rien, que ce n’est pas une vraie langue.

Cette réconciliation avec leur identité de sujets bilingues est essentielle pour la réussite de toutes les politiques en faveur d’une meilleure prise en compte des deux langues dans l’espace public.

Corinne Mencé-Caster


Dans mon essai, je parle de cette difficulté à se représenter comme locuteur bilingue, à concevoir cette fréquentation des deux langues comme une chance qui ouvre la voie à de nombreux autres apprentissages linguistiques, à des facilités pour la traduction qui est pratiquée couramment mais à l’insu des sujets. Une bonne part des productions en français relève de la traduction littérale du créole et inversement. Pendre appui sur ces compétences acquises par le contact prolongé entre les deux langues pourrait constituer un socle solide pour se projeter dans l’apprentissage d’autres langues.
Il importe aussi que les locuteurs soient conscients de l’intérêt de développer ce bilinguisme à leur niveau, à tous les niveaux, qu’ils soient motivés, sinon rien n’y fera. Pour cela, le mieux est de se dire que plus on connaît de langues, prestigieuses ou non, plus on développe des compétences de toutes sortes, plus on s’ouvre à l’altérité et plus on forge sa propre identité.

"Pour une linguistique de l'intime. Habiter des langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol", par Corinne Mencé-Caster – éditions Classiques Garnier, 232 pages, 29 euros. (Préface de Raphaël Confiant et Ralph Ludwig).

► À noter que la Sorbonne organisera une table ronde intitulée "Conversation intime avec ses langues" autour de l’ouvrage de Corinne Mencé-Caster, qui se tiendra via l'application Zoom jeudi 10 février à 15h.
Lien pour l'événement : https://us02web.zoom.us/j/81332395109#success  
ID de réunion : 813 3239 5109
Code : 716416