Coronavirus : le discours du Président vu par un restaurateur réunionnais de l'Hexagone

Le Président Emmanuel Macron s'est adressé aux Français ce lundi soir.
Emmanuel Macron s’est adressé hier soir aux Français. Deux jours après son Premier ministre, qui avait annoncé des mesures de confinement et la fermeture des restaurants et cafés. Les commerçants avaient l’oreille attentive lors de l’allocution présidentielle. Reportage.
À Tours, en région Centre-Val de Loire, les rues sont restées calmes, toute la journée de ce lundi. La nuit tombée, seuls les bus viennent trahir le silence de la ville. À 19h50, Christian et Maryline Raharinoa, propriétaires d’un restaurant réunionnais s’installent en salle, vide depuis la veille. Leur tablette branchée sur une chaîne d’information en continu pour suivre l’allocution du Président de la République. La lumière du restaurant, derrière les stores vénitiens, a attiré l’attention de la police, qui s’est empressée de venir vérifier qu’aucun client ne se trouvait à l’intérieur. "Ce n’est que nous, assure Christian, nous allons écouter le Président".

Les agents repartis sereins, le restaurateur prend place à table, face à son épouse, mine grave. 20 heures. La Marseillaise. Le discours. Confinement, report des municipales, réformes suspendues, fermeture des frontières de l’espace Schengen, mesures pour soutenir les entreprises ou encore construction d'un hôpital de campagne en Alsace... Le président de la République a énuméré pendant plus de vingt minutes une série de mesures fortes pour les citoyens ainsi que pour les entreprises.
 

"Nous sommes en guerre"

"Dès demain midi et pour 15 jours au moins nos déplacements seront fortement réduits", a annoncé le président de la République au début de sa prise de parole. Et ce pour "limiter au maximum les contacts" et lutter contre l'expansion du coronavirus, a expliqué Emmanuel Macron. Une mesure inédite dans l'histoire récente de la France, adoptée parce que le pays "est en guerre" contre la pandémie du coronavirus. Les yeux du couple tourangeau s’écarquillent. "Nous sommes en guerre", répète le chef de l’État. Christian souffle un "oh !" de stupéfaction.
 
Mais le restaurateur ne va pas tarder à retrouver ses couleurs. Il acquiesce à de multiples reprises, au fil des annonces. Et s’il y a bien une mesure que Christian retient, c’est le soutien prévu pour les petites entreprises. Les loyers et les factures d'eau, de gaz et d'électricité "devront être suspendus" pour les plus petites entreprises qui rencontrent "des difficultés", annonce le Président. Ces entreprises n'auront "rien à débourser ni pour les impôts, ni pour les cotisations sociales", a-t-il ajouté, en annonçant qu'un fonds de solidarité "pour les entrepreneurs, commerçants, artisans" serait créé et "abondé par l'Etat". Christian retrouve un peu le sourire. "Si elles sont appliquées, ces mesures vont vraiment au-delà de ce que je pouvais imaginer", s’étonne-t-il.
 

Une situation difficile mais entendue par le Président

À la fin du discours, Christian reprend en chœur la formule du Président : "Vive la République, vive la France". Il est soulagé : "je pense que le gouvernement et l’Europe ont pris à bras le corps la situation difficile que nous devons vivre". Après un court instant de réflexion, il revient sur tout ce qu’il a entendu ce soir, ce qui l’a concerné.
 

"Je compte sur les mesures gouvernementales pour nous aider à passer ce cap. Je pense qu'on pourra rebondir. Je pense à l'après, moi. Pour l'heure, on courbe l'échine, mais je ne pense pas qu'on laisse les entreprises tomber. Vous avez entendu, ce sont des promesses fortes, répétées... Je suis peut-être naïf, mais j'ai toute confiance. Car je ne pense pas qu'on puisse laisser notre civilisation sans aide."


Pourtant, samedi soir, à l’annonce d’Édouard Philippe de fermer tous les restaurants et bistrots, le cœur de Christian et Maryline n’était pas à la fête. Les clients, pour beaucoup des habitués, sont restés longtemps, plus que d’ordinaire, pour discuter et profiter de ce qu’ils voyaient comme les derniers instants de liberté avant des semaines. Le couple de restaurateurs, qui a pour habitude de tirer le rideau vers 23h, a senti comme un désir de veiller avec les clients, autour des tables de l’établissement. À minuit, c’est donc la police qui a dû venir rappeler la consigne, et inviter les clients à rentrer chez eux. "C’était une soirée totalement surréaliste", assurent Maryline et Christian Raharinoa. Du jamais vu.
 

La préparation du confinement

Contrairement à bon nombre de confrères restaurateurs ou traiteurs, pas d’angoisse concernant les stocks de produits frais, pour le couple. "Je suis l'actualité tous les jours et je gère mon agenda en fonction, explique Christian Raharinoa. J'ai vu la différence de couverts en une semaine. Jeudi dernier, je me suis dit "tu ne fais plus rien du tout, tu ne fais plus rentrer de stocks". Samedi, j'avais assez pour servir les tables réservées. Quand la décision est arrivée samedi soir, bien sûr ça a été un coup émotionnel dur, mais nous nous attendions déjà à cette mesure." Aujourd'hui, dans d’arrière-boutique, il n’y a pratiquement plus rien à écouler, côté produits frais. Un soulagement de plus, pour les Raharinoa. "Lorsque c'était terminé, samedi soir, et que j'ai vu l'état de mon stock, j'ai dit "ouf, on n'a pratiquement rien à jeter". Bon, il y a des petits surplus, mais cela nous servira pour le confinement [rires]."
 
Aux premiers jours du confinement, ou, comme ils préfèrent l’appeler, leurs "vacances forcées", Christian et Maryline ont un programme bien chargé en tête. Se remettre à jour dans les documents administratifs, quelques travaux sur la cour intérieure qui, aux beaux jours, permettra aux clients de profiter d’une belle terrasse ; mais également du repos. "On abordera une saison d’été tranquilles et avec beaucoup d’énergie", se rassure le couple, qui, quelques dizaines de minutes après le discours présidentiel, a retrouvé un peu le sourire.
 

L’angoisse pour les proches

Reste désormais à avoir un peu plus de nouvelles des proches, à La Réunion et à Madagascar. C’est la situation de la grande île qui inquiète le plus Christian Raharinoa. "Peu d’informations sur la propagation du virus et des moyens pas toujours à la hauteur…", justifie-t-il. Pour lui, ce n’est pas vraiment plus rose pour ses confrères professionnels du secteur de l’hôtellerie et de la restauration à La Réunion. "Ils vivent essentiellement du tourisme. Vous imaginez les conséquences pour eux ? ", interpelle-t-il. Lui se dit chanceux, "et de toute façon, on n’a pas le choix". Chanceux de ne pas être atteint par le virus, de pouvoir vivre, même sans les revenus du restaurant, et que sa situation et celle des extras qu’il embauche soient garanties par les mesures annoncées.

Maryline range sa tablette, repousse la chaise sous la table. Les lumières sont éteintes, la porte fermée. Elles le resteront encore plusieurs semaines, dans tous les établissements du territoire.