Décembre rouge : le nickel calédonien ne brillera pas à Noël

nickel
NICKEL
Massif minier de Poum en Nouvelle-Calédonie ©AFP

Deux complexes industriels en partie saccagés et assiégés, leur production stoppée, des milliers d’emplois menacés, tel est le bilan des exactions commises et des actions menées contre deux usines calédoniennes. Un fragile retour au calme est constaté pour Noël.

Ces trois dernières semaines, des tensions puis des violences ont rythmé la vie de la Nouvelle-Calédonie. Des individus, se revendiquant de la cause indépendantiste, ont saboté les installations et les infrastructures de l’usine du Sud, et dans une moindre mesure celle de la SLN filiale du groupe français Eramet. Policiers et gendarmes sont intervenus pour éviter le pire, l’un des deux sites étant classé Seveso. Le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu a multiplié les appels au calme et au dialogue, tout en condamnant les violences. Le nickel est la principale ressource de la Nouvelle-Calédonie, cinquième producteur mondial. Les indépendantistes calédoniens ont fini par condamner les exactions commises en leur nom contre l’usine du Sud.

Usine du Sud (nickel et cobalt) Vale Nouvelle-Calédonie
Usine du Sud (nickel et cobalt) Vale Nouvelle-Calédonie

Après le chaos

En état de choc après le chaos. Les représentants des salariés de l'usine de nickel de Vale en Nouvelle-Calédonie, à l'arrêt après des exactions répétés d'opposants à sa reprise, ont pu faire part au ministre des Outre-mer de leurs inquiétudes. 3.000 emplois directs et indirects sont menacés. L’usine du Sud, est l’un des joyaux industriels de la transition énergétique, elle fait partie du petit cercle des usines mondiales qui produisent le nickel et le cobalt de qualité batterie pour les voitures électriques.

"Les salariés craignent d'aller au travail, certains sont en colère, d'autres sont indignés de toutes les exactions. On voulait faire remonter cette ambiance au ministre", a déclaré lors d'une conférence de presse Yannick Falelavaki, secrétaire du Comité d'entreprise de Vale-NC. Message entendu par Sébastien Lecornu au dire de plusieurs des participants.  

Les salariés de Valé livrent leurs inquiétudes au ministre des Outre-mer
©Coralie Cochin/ NC la 1ère

Solidarité ouvrière

Les délégués syndicaux de l’usine de nickel et cobalt du Sud, à l'exception de celui de l'USTKE (indépendantiste), ont échangé durant une heure mardi en visioconférence avec le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu qui mène des négociations avec les dirigeants calédoniens pour tenter de trouver une issue apaisée à ce dossier explosif. "On compte sur l'intelligence collective pour aboutir à une solution, mais on est inquiet pour l'outil de travail, qui permet de faire vivre 3.000 familles", a déclaré Alexis Falematagia, délégué du SOENC-CFDT-NICKEL faisant état "de discussions pour un éventuel chômage partiel dès le premier trimestre 2021".

Une ressource et des emplois

Le complexe hydro métallurgique, adossé au riche gisement de Goro (sud), emploie 1.250 salariés et fait travailler environ 1.700 autres personnes indirectement. "On risque une catastrophe pour les caisses sociales de la Nouvelle-Calédonie", a-t-il également mis en garde. Placé sous la surveillance des forces de l'ordre, le site est à l'arrêt depuis le 10 décembre après avoir été pris d'assaut dans le cadre d'actions de terrain à l'appel du collectif "usine du sud : usine pays", et de l'Instance coutumière autochtone de négociations (ICAN). Ces organisations, qui sont proches des indépendantistes du FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak Socialiste), sont farouchement opposées au rachat de l'usine par un consortium calédonien et international, incluant le négociant en matières premières Suisse Trafigura, dénonçant "un bricolage financier". Après avoir mis en avant un potentiel repreneur coréen aujourd’hui parti, les opposants au projet de reprise aurait approché leur partenaire Glencore, une autre multinationale suisse du négoce, avec lequel ils sont pourtant associés pour l’usine du Nord, puis un groupe industriel chinois, a appris Outre-mer 1ère. Aucune offre ferme n'a pour le moment été finalisée.

L’offre Prony Resources (Trafigura), appuyée par l'Etat et la province Sud (loyaliste), a fait l'objet d'un "accord ferme" avec Vale le 9 décembre. Depuis, l'usine du géant Brésilien, classée Seveso 2, a été la cible de dégradations - "incendie d'engins, de pneus et de tuyaux" - tandis que des personnels sous-traitants ont été "caillassés". Pour la troisième fois en quelques jours.

NICKEL
l'usine du Sud en proie aux flammes ©DR VALE-NC

La SLN prise en otage 

De son côté, et après avoir réalisé de bons résultats depuis le début de l’année, la SLN, filiale du groupe Eramet a vu ses mines bloquées. Le premier employeur privé du Territoire est la victime collatérale du bras de fer autour de la reprise de l’usine Sud. Son transporteur de minerai à Kouaoua a de nouveau été saboté et incendié, pour la vingtième fois ces dernières années. En conséquence, l’usine de Doniambo, s’est trouvée paralysée et au bord de l’extinction définitive de ses fours par manque de minerai. La SLN, berceau mondial de l’industrie du nickel, a toutefois bénéficié d’un sursis, accordé au dernier moment par les militants qui avaient organisé le blocage de ses sites miniers. Quelques chargements ont pu reprendre, mais l’usine reste sous la menace permanente d’un nouvel étranglement de son activité et ses pertes sont considérables, alors que le cours mondial du nickel est au plus haut de l’année.

SLN
L'usine de ferronickel SLN (ERAMET) de Doniambo en Nouvelle-Calédonie ©Alain Jeannin

Des pertes considérables pour l'industrie calédonienne

Les dégradations et destructions des bâtiments et des engins miniers vont coûter plus de vingt millions d’euros à l’usine du Sud (Vale-NC), et le manque à gagner par arrêt de la production de nickel et de cobalt portera le total des pertes à près de cinquante millions d’euros. De son côté, la SLN (Eramet) devrait enregistrer au moins de décembre une perte de près de vingt millions d’euros, alors que sa situation financière est critique. Epargnée par les évènements, l’usine du Nord est cogérée par la Sofinor, le bras minier des indépendantistes calédoniens et la multinationale suisse Glencore. Au-delà des dégats causés, c'est aussi l'image de la Nouvelle-Calédonie auprès des investisseurs internationaux qui est écornée. "C'est devenu un bourbier, un repoussoir" a déclaré Philippe Chalmin, économiste et spécialiste des matiéres premières, "le constat est accablant et c'est toute la filière du nickel qui est menacée comme l'a déclaré le Président du gouvernement calédonien Thierry Santa" a précisé Jim Lennon, analyste des investissements dans le nickel du géant bancaire australien Macquarie. Et M. Lennon de conclure : "il faut mettre la question du nickel sur la table car on ne peut pas continuer comme ça, aucune des trois usines ne fonctionne bien, et Sébastien Lecornu (le ministre des Outre-mer ndlr) a raison, il est logique et courageux quand il le rappelle". Le nickel calédonien, c'est un fait, ne brillera pas à Noël...

NICKEL
Convoyeur de nickel sur le site minier de la SLN à Thio ©Anne Claire Monna AFP

Pendant ce temps, le cours mondial du nickel à la Bourse des métaux de Londres (LME) finit l'année au plus haut. Depuis quelques semaines, il évolue le plus souvent au dessus de 17.000 dollars la tonne. 17.047 dollars +1,42 % le 24/12/2020 à 10:11 GMT.