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« Un dhikri pour nos morts », le drame des kwasa kwasa entre les Comores et Mayotte

culture
"Un dhikri pour nos morts"
L’affiche du spectacle "Un dhikri pour nos morts", jouée à l’espace Confluences à Paris en 2012 ©DR
Le long poème de l’écrivain et metteur en scène comorien Soeuf Elbadawi, qui avait été mis en scène en 2012, vient d’être publié par les éditions Vent d’ailleurs. 
Interprété en janvier 2012 sur la scène de l'espace Confluences à Paris, sous le titre « Un dhikri pour nos morts », le poème paraît aujourd’hui avec un (gros) sous-titre « La rage entre les dents ». Est-ce pour faire écho à son premier livre, « Un poème pour ma mère, la rose entre les dents », que Soeuf Elbadawi a fait cet ajout, presque vengeur ?
 
Quoiqu’il en soit, c’est une excellente initiative que d’avoir publié ce texte. Pour sa qualité littéraire, tout d’abord, et parce qu’il évoque une réalité généralement passée sous silence : les drames à répétition des « kwasa kwasa » (embarcations de fortune) qui entreprennent des traversées clandestines et périlleuses entre les Comores et Mayotte. Mayotte, la Française, perçue comme un Eldorado, objet de toutes les convoitises. Mais dans le bras de mer de 70 km qui sépare l’archipel des Comores de Mayotte, des milliers de morts gisent par le fond. Ils n’ont pas réchappé aux naufrages des kwasa vers la terre promise.
 
Le poème se déroule au rythme d’un « dhikri », un rituel traditionnel d’invocation divine psalmodié par les initiés soufi pour rendre hommage à leurs morts et leurs saints. La mélopée, qui mêle parfois le shi komori (la langue usuelle des Comores) au français, prend une tournure résolument politique.
 
« Vorace l’océan s’est rappelé à nous comme à son habitude depuis qu’existe ce mur de haine », écrit Soeuf Elbadawi. « Ce chemin que l’on emprunte qu’une fois dans une vie Mon cousin l’a pris cette nuit et Il était loin de penser que les limites imposées du rivage fraîchement redessiné par le Maître des Possédants lui reprendraient de fait son droit à la vie Erreur fatale ».
 
« Il est des morts et des morts Les nôtres s’oublieraient plus facilement Parce que nés sur un rivage oublié du monde ». « Le monde des Possédants se veut sans pitié pour les Gens du Boutre (…) Avec cette histoire de migration sauvage en sa propre terre Peut-on être étranger ou clandestin sur la terre de ses aïeux »… ajoute-t-il. Et d’avertir : « dans la fanfare des fous il est écrit que la lente agonie des vaincus n’empêche pas un miracle d’Outre-Monde Il est donc possible d’arracher une ligne d’espoir aux pieds du monstre par mauvais temps ». 
 
Soeuf Elbadawi – « Un dhikri pour nos morts. La rage entre les dents » - éditions Vent d’ailleurs – mars 2013 – 70 pages, 9 euros.
Le spectacle éponyme sera joué au Tarmac, à Paris, du 25 au 29 juin 2013.



 
Soeuf Elbadawi
Soeuf Elbadawi ©Vents d'ailleurs

Bio express

Soeuf Elbadawi est auteur, metteur en scène et comédien. Il dirige la compagnie de théâtre O Mcezo. Ancien journaliste, il a aussi créé le Muzdalifa House, lieu d’agitation citoyenne et d’expérimentation artistique, à Moroni. Il a publié « Un poème pour ma mère. La rose entre les dents » (Komedit, 2008); « Moroni Blues / chap. II » (Bilk & Soul, 2007) et « Notes de Moustwafa S. sur la mort du citoyen Kader », dans les « Dernières nouvelles de la Françafrique » (Vents d’ailleurs, 2003).
 
Également producteur de disques, il a édité plusieurs albums de musique du monde pour le compte du label parisien Buda Musique. Dernier en date : « Mwezi WaQ : chants de lune et d'espérance », en 2012.

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