Planète outre-mer

Une chronique présentée par Caroline Marie

Planète outre-mer

A l'origine du Covid-19, le trafic d'espèces sauvages [Planète Outre-mer 2/2]

Le Covid-19 viendrait-il des chauves-souris ou du pangolin ? Cette pandémie met en lumière le trafic d'espèces sauvages envisagé jusqu'à présent essentiellement sous l'angle de la conservation des espèces, sans prendre en compte suffisamment les enjeux sanitaires et de sécurité nationale.
 

© GATHA GINTING / AFP
© GATHA GINTING / AFP
  • Par Caroline Marie
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Un marché d’animaux sauvages situé dans la ville de Wuhan est à l’origine de la pandémie du Covid 19. Un marché connu pour proposer toutes sortes d’animaux vendus vivants, certains même exotiques pour la Chine. Ces marchés existent sur tout le territoire chinois et sont très fréquentés. En Asie et particulièrement en Chine, ces animaux sont consommés pour leur symbolique et leurs supposées vertus thérapeutiques. C’est d’ailleurs déjà dans un marché d’animaux sauvages qu’en 2003 l’épidémie de SRAS avait commencé.
 

Le Sras de 2003 et le Covid-19 ont bien plus en commun que d’avoir démarré dans ces marchés. Ils sont également issus d’un virus de la même famille appelée coronavirus, lui-même issu des mêmes chauves-souris, les Rhinolophes et aucun des deux n'a eu la capacité d'infecter directement l'homme. 

En 2003, le virus du Sras a contaminé l'homme via la civette palmée masquée vendue sur les marchés d'animaux sauvages et très consommée par les chinois © François Moutou
© François Moutou En 2003, le virus du Sras a contaminé l'homme via la civette palmée masquée vendue sur les marchés d'animaux sauvages et très consommée par les chinois
 

Comme le SRAS de 2003, le SRAS Cov 2 à l’origine du Covid-19 n’est pas passé directement des chauves-souris à l’homme. Il a fallu un autre animal pour qu’il puisse acquérir les fonctions génétiques indispensables pour infecter les humains.

Les scientifiques ont trouvé que le virus du Covid 19 ressemblait à la fois à un virus de chauves-souris de la famille des Rhinolophes et à la fois à un virus de pangolin.

- Serge Morand, chercheur en écologie parasitaire et de la santé au CNRS et au CIRAD basé en Thaïlande


Des animaux sauvages vendus vivants sur des marchés

Comme la civette, le pangolin est un animal très consommé en Chine. Il y en avait d’ailleurs sur le marché de Wuhan d’où est partie l’épidémie. Le pangolin est apprécié pour sa viande et ses écailles qui sont recherchées par les médecines asiatiques traditionnelles. On trouve quatre espèces de ce petit fourmilier inoffensif en Asie et quatre autres en Afrique. Toutes sont inscrites sur la liste rouge des espèces menacées d’extinction et à l’annexe 1 de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage (Cites). C’est l’annexe la plus restrictive, celle qui interdit toute exportation. Selon l’UICN, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, le pangolin est l’un des animaux les plus braconné au monde, on en tue 200 000 par an. Cinquante-six pays seraient impliqués dans son trafic.
 

Les pangolins chinois ayant disparu, leur chasse étant par ailleurs interdite, ceux mis en vente sur le marché de Wuhan étaient nécessairement issus de filières clandestines, importés en violation des dispositions de la convention CITES et de la loi chinoise sur la protection de la faune.

- Sebastien Mabile, avocat et président de la Commission droit et politiques environnementales du Comité français de l'UICN, auteur d’un article, Trafic d’espèces et pandémie : quelles réponses au non-respect des normes, article publié dans The conversation.


En Outre-mer, des espèces concernées par le trafic 

La Chine a toujours consommé des animaux sauvages. Ce pays riche, de près d'un milliard cinq cent mille habitants, pille désormais la faune sauvage d’autres pays asiatiques et encourage même le trafic partout dans le monde, y compris dans l’Hexagone et l’Outre-mer français où trois espèces sont particulièrement visées.

► Les ailerons de requins
 
Un requin tigre au large de Tahiti, en Polynésie française © CYRILLE MULARD / AFP
© CYRILLE MULARD / AFP Un requin tigre au large de Tahiti, en Polynésie française

L’ensemble des Outre-mer est concernée par la pêche illégale des requins dont les ailerons sont très appréciés en soupe en particulier en Chine et au Japon. Ils donneraient de la force à qui en consomme. Un kilogramme d’ailerons se négocie entre 300 et 500 euros. On estime que 73 millions de requins sont tués chaque année dans le monde pour alimenter ce marché.

En Polynésie, plus grand sanctuaire au monde pour les requins, depuis 2012, leur pêche y est interdite au sein de sa Zone Exclusive Economique de 5 millions de km2. Cette espèce totem est particulièrement importante pour la culture du territoire. Toutefois, les associations de défense de l’environnement interpellent régulièrement les autorités sur la présence de bateaux asiatiques suspectés de pêcher illégalement dans les eaux du pays.

Pas plus tard que le 9 avril dernier, l’association Te Ora Naho FAPE a porté plainte contre le capitaine et l’armateur du navire chinois Shen Gang Shun 1 pour transport et détention d’espèces protégées et délit de pollution marine. Le bateau s’est échoué sur le récif de l’atoll Arutua. La visite des cales a permis d’y trouver quantité de cadavres de requins et d’ailerons.
 
 

► Les vessies natatoires des Acoupas
En Guyane aussi les requins sont braconnés mais c’est surtout la vessie natatoire d’Acoupa qui suscite les convoitises et encourage la pêche illégale.

© OFB / Guyane la 1ère
© OFB / Guyane la 1ère


Les tapouilles (petits bateaux de pêche) originaires du Surinam ou du Brésil viennent les pêcher dans les eaux territoriales guyanaises. Les vessies natatoires des Acoupas sont très prisées sur le marché chinois. Elles sont mangées en soupe et sont également utilisées en médecine traditionnelle.

C’est un organe qui permet à l’Acoupa de contrôler sa flottabilité. Aujourd’hui, il y a une surpêche de ces poissons pour récupérer ces vessies natatoires qui sont séchées et exportées ensuite en Asie à plus de 1000 euros le kilo.

On sait que certains bateaux de pêche dont les cales sont pleines, récupèrent juste les vessies sans conserver le poisson qu’ils balancent par-dessus bord, un peu comme pour les requins. 

- Jérémie Ripaud, chef du service départemental de Guyane


Le prix de cet organe s’est tellement envolé ces dernières années qu’il est appelé "la cocaïne des mers".
 
Les holothuries
© CPS
© CPS

Enfin, les holothuries d’outre-mer sont également très présents sur les marchés asiatiques. Ces animaux marins au corps en forme de boudin sont apparentés aux oursins ou aux étoiles de mer. Depuis ces 25 dernières années, les holothuries ou concombre des mers, sont de plus en plus demandées dans les restaurants chinois à tel point que les stocks se sont effondrés partout en Asie. 
 

Terrorisme et le crime organisé

Le trafic d’animaux sauvages est non seulement très lucratif mais en plus, il ne fait pas l’objet de répression conséquente. Exemple, en France, le préjudice environnemental du braconnage est depuis peu puni par la loi d’au maximum trois ans d’emprisonnement, alors que le trafic de stupéfiant peut coûter dix ans de prison ferme. Dans un rapport publié en 2018, Interpol, l’organisation internationale de police criminelle, précise que ces trafics constituent désormais une des premières sources de financement des organisations terroristes comme des groupes criminels dans le monde.
 

L’énorme volume d’argent illicite généré par l’exploitation des ressources naturelles est particulièrement préoccupant. Les réseaux criminels et leurs activités alimentent des conflits violents, ce qui fragilise l’État de droit.

 - Jürgen Stock, le Secrétaire Général d’INTERPOL


On estime que le trafic d’animaux sauvages permet aux délinquants d'engranger chaque année 23 milliards d'euros, ce qui le classe au 4e rang mondial des trafics les plus rentables, derrière celui de la drogue, la traite d'êtres humains et le commerce des armes. Tous les pays sont concernés par le trafic d’animaux sauvages.
 

L’aéroport de Roissy constitue un lieu de transit entre les pays sources situés en Afrique, plus particulièrement en Afrique de l’Ouest et la demande située en Asie. Régulièrement à Roissy, il y a des saisies de pangolin ou d’écailles de pangolin. »

- Sébastien Mabile, avocat et président de la Commission droit et politiques environnementales du Comité français de l'UICN


Après la déforestation, le trafic d’espèces sauvages est la deuxième grande menace sur les espèces au niveau mondial mais on sait désormais que les enjeux sont également sanitaires et de sécurité nationale.
 

Il est urgent de mettre un terme à ces trafics d’animaux sauvages parce qu’ils menacent les espèces, parce qu’ils alimentent des groupes terroristes en les finançant et parce qu’ils nous font courir un risque sanitaire aigu, comme la pandémie au Covid 19 que nous connaissons actuellement.

- Florian Kirchner, responsable du programme espèce à l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, l’UICN France