"Ici s'achève le monde connu" : Anne-Sophie Nanki nous plonge dans la Guadeloupe des années 1640

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Anne-Sophie Nanki
Anne-Sophie Nanki sur le tournage de son film, 'Ici s'achève le monde connu'. ©MARVIN YAMB
'Ici s'achève le monde connu', de la réalisatrice guadeloupéenne Anne-Sophie Nanki, a remporté le prix du meilleur court-métrage de fiction au Festival du Film PanAfricain de Cannes. Le film cherche à poser un regard différent sur les premiers temps de la présence européenne aux Antilles.

Guadeloupe, 1645. Ibátali, une jeune Amérindienne Kalinago fuit le colon qui l’a mise enceinte. Alors qu’elle s’apprête à accoucher dans la forêt, elle rencontre Olaudah, un esclave marron, qui s’est lui aussi évadé.

'Ici s’achève le monde connu', le premier film de la réalisatrice guadeloupéenne Anne-Sophie Nanki est un huis clôt à ciel ouvert qui suit ces deux fugitifs au tout début de la colonisation française. Le film vient de remporter le prix du meilleur court-métrage de fiction au Festival du Film PanAfricain de Cannes. Il sera diffusé sur France 2 dans le courant de l'année prochaine.

Anne-Sophie Nanki a déjà coréalisé des films, mais pour son premier court-métrage, elle voulait travailler sur "une histoire importante". "C’était important pour moi de traiter de ce sujet pour mon premier film en tant que réalisatrice", détaille la jeune femme née en Guadeloupe, mais qui a quitté l'archipel dès l'enfance pour s'installer en région parisienne.

"Adam et Eve des Caraïbes" 

Les prix s’accumulent. Outre la récompense au Festival du Film PanAfricain de Cannes, le film a aussi été titré au CinéMartinique Festival, au Cinéstar International Film Festival et lors de la sixième édition de La Toile des Palmistes. Pour la réalisatrice, ces récompenses prouvent que "c’est une histoire qu’on n’avait jamais vu au cinéma". Elle s'en étonne : "Pour moi, les marrons et les Amérindiens sont les Adam et Eve de tous les peuples caribéens."

La relation entre eux n’est pas aisée puisqu’ils sortent de l’enfer colonial de la plantation, et donc tous deux se voient avec le prisme déformant de la colonisation. Elle ne voit de lui qu’un monstre noir qu’elle peut utiliser à des fins personnelles, et lui ne voit qu’une traitresse, qu’une collabo, qui le vendra à la première occasion. Cette traversée de l’île est aussi une quête de l’un et de l’autre pour reconquérir leur humanité.

Anne-Sophie Nanki, réalisatrice
Ici s'achève le monde connu
Le court métrage 'Ici s'achève le monde connu' a déjà remporté de nombreux prix. ©Anne-Sophie Nanki


Si Anne-Sophie Nanki se défend de toute volonté documentaire, son film est le fruit d'un intense travail de recherches historiques. La question de la langue des personnages s'est par exemple posée. Impossible de les faire parler en créole ou en français, trop anachronique. La réalisatrice a un temps envisagé d'utiliser "ce qu’on appelle dans les archives le français des îles, ou le baragouin des îles". Mais il reste très peu de trace de cette langue de contact, mélange de langues européennes et amérindiennes, pratiquée en Guadeloupe aux prémices de la colonisation. 

Redonner leur place aux Amérindiens des Antilles

Anne-Sophie Nanki a finalement opté pour le bushinenge tongo, une langue composite née dans les plantations de la rencontre du néerlandais, de l'anglais, des langues amérindiennes et des langues ouest-africaines. "Lorsque les Amérindiens et les Africains ont fui ces plantations, la langue s’est autonomisée. Elle est restée assez peu créolisée, à la différence de tous les autres créoles qu’on peut trouver dans les Caraïbes, explique la réalisatrice. C’est véritablement la langue de la résistance et de la résilience. Cette langue dit toute l’histoire que je suis en train de raconter dans le film". 

L'équipe du film, en plein tournage en Guadeloupe. ©MARVIN YAMB

"Ici s’achève le monde connu" est une citation de Vasco de Gama. L'explorateur portugais a noté cette phrase dans son journal de bord lorsqu'il a dépassé les frontières du monde connu par les Européens. Le choix du titre est un pied de nez, car le film entend rappeler qu'avant l'arrivée des Européens, les Antilles étaient peuplées d'Amérindiens. "C’est quelque chose que l'on sait, reconnait Anne-Sophie Nanki. Mais ce n'est vraiment pas un patrimoine qui est valorisé aux Antilles, en tout cas en Guadeloupe. Alors que ce patrimoine amérindien, il est présent partout. Dans ce qu’on mange, dans ce qu’on dit, dans ce qu’on craint, même dans la manière d’organiser les jardins créoles !" 

Le court métrage n'est qu'une étape. Anne-Sophie Nanki s'attèle désormais à l'écriture d'un long métrage : ‘Ici commence le nouveau monde'.