Jeanne Duval, "la muse ténébreuse de Baudelaire" aux identités multiples

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Jeanne Duval la muse ténébreuse de Charles Baudelaire
L'écrivain Raphaël Confiant vient de consacrer son nouvel ouvrage à Jeanne Duval, métisse muse de Baudelaire. ©Mercure de France
La muse ténébreuse de Charles Baudelaire (Mercure de France) est le dernier ouvrage de Raphaël Confiant, paru en septembre. Il raconte l’histoire de Jeanne Duval, une métisse aux origines inconnues, qui fut l’amour le plus durable, quoique mouvementé, de Charles Baudelaire et aussi son égérie.

Outre-mer la 1ère : On prête plusieurs origines à Jeanne Duval. En fonction des circonstances ou de l’interlocuteur, elle est disait venir soit des Antilles, soit de l’océan Indien. Cette question est importante ?

Raphaël Confiant : Nous sommes arrivés à une époque où l’on commence à comprendre que l’identité est multiple. Cette phrase banale, l’identité multiple, nous l’avions écrite il y a quarante ans dans l’éloge de la créolité (ndlr, avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau) en disant que personne n’est enfermé dans une seule identité. Tout à fait par hasard, j’ai redécouvert cette femme et je me suis rendu compte qu’elle naviguait entre plusieurs identités. Elle l’a fait avec une telle habileté qu’elle a réussi à s’imposer à la fois dans un milieu masculin. Rappelons que le milieu des intellectuels du XIXe, Lamartine, Nadar, Monet, qui se rencontre dans les cafés, est un milieu exclusivement masculin. En outre, l’esclavage n’est toujours pas aboli. Par ailleurs, elle réussit à s’imposer en tant que noire dans un milieu d’hommes blancs. C’est une trajectoire extraordinaire.

Qu’est-ce qui vous fascine chez Jeanne Duval ?

C’est sa force et sa puissance. C’est quelqu’un qui en impose : elle mesurait 1,80m, possédait une chevelure de métisse extraordinaire et avait un caractère bien trempé. C’est quelqu’un qui a l’habitude d’affronter les hommes. Dans les périodes difficiles, elle vit de ses charmes. Quand elle rompt avec Baudelaire, elle y est obligée. Elle a une mémoire phénoménale. Baudelaire n’aimait pas écrire. Il émettait ses vers à haute voix et elle jouait le rôle de scribe. Souvent, il lui disait : tel jour, j’ai fait quelques vers de tête, tu les as notés ? Et elle les lui tendait. Mais des fois, ils étaient fâchés et elle les  jetait. C’était rocambolesque. Mais c’est surtout la fascination exotique qui a joué. On est en pleine découverte de l’Afrique. C’est un monde qui va fasciner les peintres. Et ce qui est intéressant c’est que cela ne sombre pas dans la facilité exotique. Il y a une forte présence de l’image de la femme tropicale, de ses sens. Mais la puissance d’écriture de Baudelaire fait que jamais ce n’est caricatural, jamais au premier degré de l’exotisme.

Gourgandine, gamahucher, coquefredouille, concubiner, fretinfretailler : en ressuscitant ce vocabulaire ancien, vous vous êtes fait plaisir ?

Le livre se passe au XIXe siècle. Je ne pouvais pas l’écrire dans le français du XXIe. La langue créole est le réceptacle de langues africaines mais aussi de tous les parlers d’oïl du nord de la France. Nous avons beaucoup de mots qui viennent de dialectes d’oïl et quelque part je les fais revivre en français. Je retrouve une profondeur du français et du créole. Je traverse le temps.

Reportage : Louis Otvas, Denis Rousseau-Kaplan