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"Koudmen" : la culture de l’entraide décryptée par la sociologue martiniquaise Juliette Sméralda

La sociologue martiniquaise Juliette Sméralda vient de publier « La Culture de l'entraide. Un modèle d'économie alternative : le cas de la Martinique ». Dans cet ouvrage, elle décrypte la tradition bien connue du « koudmen » dans les sociétés antillaises. Interview. 

La sociologue martiniquaise Juliette Sméralda. © DR/ZoukTV
© DR/ZoukTV La sociologue martiniquaise Juliette Sméralda.
  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le
Sociologue, chercheuse et consultante, Juliette Sméralda travaille essentiellement sur les problématiques sociales, culturelles et identitaires des sociétés antillaises, ainsi que sur les questions de l’esclavage, de la colonisation et de discriminations. L’un de ses livres, « Peau noire, cheveu crépu, l’histoire d’une aliénation » (éditions Jasor), publié en 2004 et réédité en 2015, a obtenu un énorme succès.  
 
Votre ouvrage s’intitule « La Culture de l’entraide ». Comment définiriez-vous cette pratique culturelle, qu’on appelle généralement « koudmen » en Martinique ?
Juliette Sméralda : Il s’agit d’un système d’échange non monétarisé, basé sur le don et le contre-don. Mon effort a consisté à tenter de saisir le système de relations qui fonde ce modèle d’échange fonctionnel dans nos types de sociétés. Du point de vue de l’anthropologie culturelle, les pratiques d’entraide sont à rattacher à un système de réciprocité, c’est-à-dire à un système d’échange fragmenté en gestes distincts : donner, recevoir, rendre (mélange étroit de droits et de devoirs symétriques). Ces gestes décrits comme s’ils étaient déconnectés les uns des autres, ne sont en réalité que le découpage artificiel d’un principe qui est, dans la réalité, unitaire et solidaire. La notion de koudmen a fait l’objet de conceptualisations de la part de certains chercheurs, comme Christine Chivallon, pour qui il consiste en une organisation collective du travail basée sur un système d’échanges. 
L’entraide (ou le koudmen), que j’appréhende en tant que civilisation, parce qu’elle sous-tend toute l’organisation sociale des sociétés africaines traditionnelles, est le soubassement même du rapport à la terre et au travail libre des Africains et des Afrodescendants. Il est répandu dans toutes les régions qui ont été marquées par le système esclavagiste alimenté par la traite négrière transatlantique, et donc par l’importance numérique des Africains asservis dans les Amériques/Caraïbes. A la Martinique singulièrement, plusieurs modalités en sont observées : lasotè, lavwa bèf, ralé senn, grajé mannyok, la rivyè léza, fouyétè, musiques et chants accompagnant le travail. Le koudmen caractérise donc toutes les formes de travail collectif dans les champs ou sous les bois, autour de la construction de maisons, de la préparation de la farine de manioc ou du cacao, les systèmes d’épargne (sousou, tontine), les confréries qui ont donné naissance aux mutuelles, etc..
 
Vous dites de cette pratique qu’elle relève d’une « sphère spirituelle », ce qui permet de mieux la comprendre… 
Le phénomène du koudmen est ancré dans les traditions sociales des Afro-Caribéens. L’approche empirique, pratique, ne suffit pas pour en comprendre le sens antropo-sociologique. En débordant du champ des nécessités conscientes (il faut s’entraider pour faire avancer le groupe), on appréhende la pratique dans sa dimension d’atavisme culturel, qui est généralement perdu de vue dans l’approche qu’on en fait. L’obligation morale par laquelle se trouve tenu le bénéficiaire du don (du koudmen plus généralement) serait sous-tendue par une crainte d’ordre surnaturelle qui, selon l’anthropologue Marcel Mauss, contraindrait celui-ci à rendre le service dont il a bénéficié. Lorsque le don (l’acte de donner/recevoir) n’est pas suivi du contre-don (l’acte de rendre), l’on considère que ce manquement sera sanctionné socialement. Ce serait donc la crainte de ces sanctions, non pas seulement surnaturelles, mais sociales également, qui pousserait le bénéficiaire du koudmen à entretenir de bonnes relations (à la fois économiques, de prestige et de pouvoir) avec son environnement. Tout cela se met en place au-delà même de la conscience, du fait que cette forme de transaction relève de la transmission informelle de conduites incorporées, lors du procès de la socialisation des membres de la société concernée.
C’est donc essentiellement en transposant l’institution du koudmen dans la sphère spirituelle, que l’on obtient la réponse à la question de la nécessité de rendre le don (service reçu) par le contre-don (service rendu), sans passer par des transactions monétaires et des considérations liées à l’équivalence des services échangés en terme de valeur, mais en tenant compte des besoins des individus. Par exemple : un pêcheur pourra échanger du poisson contre du pain, sans chercher à établir d’équivalence monétarisée entre le prix du pain reçu et celui du poisson donné…

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A vous lire, la société martiniquaise évoluerait en profondeur sur un autre mode économique et socioculturel que l’Hexagone, en dépit d’un système institutionnel quasi identique. Comment expliquez-vous cela ?
Les sociétés comme les nôtres nées de la colonisation, ont drainé sur un même territoire, des composantes de groupes culturels, qui se trouvaient inscrits dans des rapports de forces aujourd’hui bien circonscrits. Ceux qui étaient les porteurs du projet de colonisation, et qui détenaient donc le pouvoir - les dominants - s’imposaient aux autres trouvés sur place et exterminés ou déportés loin de leur région de provenance, grâce à une organisation juridico-administrative de la prise de possession de territoires qui ne leur appartenaient pas ; du déplacement de populations nouvelles ; de la gestion et du contrôle des personnes asservies. Ils ont pu – qui par la violence physique, qui par la violence symbolique – s’instituer en maîtres dans les régions appropriées et sur les asservis qui leur permettaient de réaliser leur projet. Leur domination par la violence et l’imposition de leur culture aux dominés ont installé les mentalités dans l’idée que les dominés n’étaient que les réceptacles passifs des segments de culture que leur imposaient la civilisation des colons.
L’on a pu croire cela, parce qu’aucune tradition de recherche anthropologique n’a permis d’établir la réalité de la civilisation africaine (90% au moins de la population martiniquaise est de cette origine) dans les possessions françaises. Mon étude s’est proposé de remonter aux origines africaines précisément des nombreuses pratiques qui forment l’entraide, en signalant qu’une société peut subir la domination d’une autre, qui la dirige avec ses institutions, et lui impose celles-ci, sans perdre son âme (ce qui est du domaine de l’esprit, de la valeur, de la signification), ou dans certains cas, en composant avec la culture dominante. Il arrive donc  très souvent que, même en fonctionnant à partir des mêmes institutions, deux sociétés distinctes préservent leurs distinctions (les unes parce qu’elles en ont les moyens ; les autres parce qu’elles résistent à leur absorption par la société dominante).
Le groupe dominant, quelle que soit la violence utilisée pour imposer son modèle, ne parvient jamais à combler tous les besoins du groupe dominé, qui puise donc dans son propre patrimoine culturel et symbolique pour satisfaire ses besoins du quotidien, surtout dans les sphères domestique et spirituelle. Cela explique pourquoi les sociétés antillaises sont aussi africaines qu’européennes. Ces deux sociétés, pour être devenues complémentaires au fil du temps, continuent à ne pas viser les mêmes objectifs civilisationnels, et la dominante impose bien souvent à la dominée les limites de son action, généralement circonscrite à sa marge.
 
Que voulez-vous dire quand vous parlez de civilisation afro-caribéenne ?
Faire la démonstration de l’existence d’une civilisation afro-caribéenne a pour effet de restituer au groupe humain cofondateur des sociétés du « nouveau monde » une part décisive de son génie culturel et spirituel, dont le système esclavagiste et colonial en place n’a cessé de nier l’existence. L’orientation que j’ai donnée à ma recherche a été déterminée par l’idée que l’entraide, déclinée dans de multiples pratiques, en tant que civilisation, reste un impensé communautaire, tellement son caractère systémique semble encore échapper à notre société. Les Martiniquais qui ont préservé leurs traditions africaines ont pourtant une manière typique de concevoir dans un seul ensemble le travail, l’économique, le culturel, le lien social, la musique, la danse, la famille... Les considérations anthropologiques qui fondent mon postulat nous obligent donc à regarder la Martinique comme une société bicéphale, au sein de laquelle deux civilisations irréductibles se démarquent, tout en entretenant des rapports complexes d’inégalité (dominants/dominés).
 

Juliette Sméralda, « La Culture de l'entraide. Un modèle d'économie alternative : le cas de la Martinique » - Editions Connaissances et Savoirs, 326 pages, 23 euros. 

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