Lasseindra Ninja : "Le voguing permet de se lâcher sans avoir à penser au qu'en-dira-t-on" #MaParole

Lasseindra Ninja
La Guyanaise Lasseindra Ninja est considérée comme une figure emblématique du voguing en France. Cette danse urbaine a été inventée par la communauté transgenre de couleur à New-York. Rencontre avec une pionnière dans #MaParole.

Quand elle participe à une "battle", Lasseindra Ninja repart rarement sans gagner. À croire que le voguing était fait pour elle. Cette danse urbaine est née dans les années 70 à New-York au sein des "ballrooms", ces lieux où les danseurs constitués en "house" (maison) s’affrontent dans des "battles".

Dans les années 90, Madonna a contribué avec son clip Vogue à populariser cette danse considérée comme "underground". Mais dans son clip, on a affaire au voguing "old way" ; la danse proposée ne comporte que les poses. Car le mot voguing vient du magazine Vogue. L’idée étant de s’approprier les codes du défilé de mode. La danse va évoluer vers des mouvements plus complets (catwalk, duck walk, floor et dip). L’autrice de cet article s’excuse auparavant de tous ces mots en anglais, mais le voguing a été, je le rappelle, inventé à New-York et son vocabulaire, ses règles et ses codes sont imprégnés de culture américaine. Mais revenons à Lasseindra Ninja, car c’est son parcours que nous vous proposons d'écouter dans #MaParole.

1 Cayenne

Lasseindra est née à Narbonne en 1986. Rapidement partie pour la Guyane où elle a grandi, la vie est douce et joyeuse à Cayenne dans une famille aimante. Lasseindra commence tôt l’apprentissage de la danse classique. Elle confie avoir eu un "parcours chaotique". Elle pratique plein d’autres sports tels que le basket, le rugby, le hand-ball, la natation ou certains arts martiaux comme le karaté ou la boxe thaï. En revanche, Lasseindra n’aime pas trop l’école où elle s’ennuie ferme.

Pas de harcèlement, mais elle note "un esprit étroit, voire étriqué" chez certains. Alors, elle préfère passer du temps avec ses cousines qui ont la bonne idée d'être inscrites dans le même établissement. À la maison, on parle français, anglais avec la famille paternelle et créole à l’extérieur. A l'âge de dix ans, Lasseindra effectue un séjour de plusieurs mois à Maripasoula dans l’ouest guyanais où elle apprend la langue locale. Elle voue un véritable amour à la Guyane, à sa nature et à sa diversité. 

2  Le club House

Grâce à sa passion pour la danse, elle part effectuer des stages au sein de la très sélective école Alvin Ailey aux États-Unis. Là-bas, à New York, elle fait la connaissance d’une fille plus âgée qu’elle qui lui propose d’aller découvrir un lieu incroyable, le club house de Harlem. Elle n’a que 13 ans et n’ose pas trop s’échapper de nuit. Elle parvient à prendre l’échelle extérieure de l'appartement dans lequel elle logeait avec son père puis saute, comme dans les films américains, pour s’échapper. Elle arrive tant bien que mal à entrer dans le club malgré son jeune âge.

Là, elle découvre un univers insoupçonné, un univers dans lequel elle perçoit une liberté salvatrice. Enfin un lieu qui lui ressemble, une danse qui lui parle, des gens qui la fascinent. Son amie qui connait un peu le voguing se propose de lui apprendre ce qu'elle sait. Elles vont le soir sur le Pier Christopher street, le ponton sur lequel des danseurs se retrouvent pour "voguer". C’est le début de l’apprentissage. La suite, Lasseindra Ninja nous la raconte dans #MaParole.

3 Paris by night

Retour en Guyane, Lasseindra poursuit ses études et obtient son baccalauréat. En 2005, elle débarque à Paris pour se perfectionner en danse. Elle s’intéresse aussi à la vie nocturne et cherche des endroits où danser le voguing. Un tel lieu n’existe pas encore, ni à Paris, ni à Londres. Il y a quelques précurseurs, mais très peu d'endroits où se retrouver. Le soir, elle va aux Bains-douches, aux Folies Pigalle, à la Locomotive. Puis petit à petit, elle rencontre ceux qui promeuvent le voguing à Paris comme Nikki Gucci. Elle participe à des "battles" dans toute l’Europe et remporte beaucoup de compétitions. À partir de 2011, elle prend les choses en main et organise le premier "ballroom" à Saint-Denis. C’est le début du succès. Plusieurs jeunes des cités se reconnaissent dans le mouvement comme Kiddy Smile qui a fait parler de lui en allant au palais de l’Élysée.

Mais auparavant, en 2010, Lasseindra est entrée dans la "house of Ninja" créée en 1981 par Willi Ninja. "C'est l'une des plus anciennes maisons de voguing, mais surtout, c'est la première à s'être développée en dehors des États-Unis", explique-t-elle. Ensuite, en 2013, elle participe à une "battle" devenue virale. Plus de 9 millions de vues pour une danse jusqu'alors quasi-inconnue. Forte de ce succès, Lasseindra Ninja fédère et développe le voguing à Paris. Elle est désormais "mère de toutes les mères" de la "house of Ninja" à Paris qui rassemble 600 à 700 personnes. 

Devant tant de créativité, les institutions commencent à faire appel aux services de Lasseindra Ninja. La danseuse collabore avec le théâtre du Châtelet, le ballet national de Marseille, le théâtre du Rond-Point ainsi que Chaillot-Théâtre national de la danse. En 2022, la villa Médicis propose à Lasseindra Ninja de venir en résidence d’artiste. Une reconnaissance. "Vivre du voguing, ce n’est pas encore possible pour l’instant", déclare la danseuse. Malgré tout, avec son bagage novateur, sa manière de fédérer, elle imagine des chorégraphies qui lui permettent de vivre de son art en attendant que le voguing se popularise.  

♦♦ Lasseindra Ninja en 5 dates ♦♦♦

 

►1986

Naissance à Narbonne

►1998

Découverte du voguing à New-York

►2005

Arrivée à Paris

►2019

Documentaire Fabulous d’Audrey Jean-Baptiste sur Lasseindra Ninja en Guyane

►2022

Résidence à la Villa Médicis