Le destin extraordinaire de Joseph Kabris, le plus Marquisien des Bordelais du 18e siècle

histoire
Joseph Kabris
Joseph Kabris, gravure d'Edouard Verreaux ©Musée du quai Branly-Jacques Chirac

Dans un essai très documenté, Christophe Granger retrace les vies de Joseph Kabris. Natif de Bordeaux, ce marin a vécu sept ans à Nuku Hiva (Marquises) où il avait fondé une famille. Puis il s’est retrouvé malgré lui en Russie, a rencontré le Tsar, avant de regagner la France.

"Le monde s’agrandit de la compréhension d’une vie". C’est par cette phrase que Christophe Granger met fin à son essai intitulé Joseph Kabris, ou les possibilités d’une vie (1780-1822) aux éditions Anamosa. L’historien et sociologue aura passé quinze ans à l'écrire. Quinze années de travail à comprendre et rechercher toutes les traces de l’existence ô combien tumultueuse de ce marin fascinant qui a embrassé plusieurs vies. Une aventure passionnante.

►A bord d'un baleinier

L’histoire de Joseph Kabris commence vers 1780 à Bordeaux, celle que l’on a surnommé un temps "la belle endormie". Kabris, endormi, ne l’était pas du tout. Selon ses récits, très jeune à l’âge de 15 ans, en pleine Révolution française, il s’embarque à bord du navire républicain Le Dumouriez. Capturé par les Anglais, il décide de prendre le large à bord d’un baleinier britannique en partance pour le Pacifique.

Joseph Kabris voit du pays. Il passe par Cadix en Espagne, le Pérou, puis les îles Marquises. C’est là qu’il quitte le baleinier (il raconte par la suite avoir fait naufrage) pour s’installer à Nuku Hiva, vers l’âge de 18 ans, le 7 mars 1798. Kabris va vivre pendant sept ans sur cette île située à 15.000 km de Bordeaux.

►Intégration à Nuku Hiva

L’ancien marin, chasseur de baleines s'intègre totalement à la société marquisienne au point de participer aux guerres redoutables qui agitaient l’île, de parler la langue, de disposer d’une terre et de se faire tatouer tout le corps, visage compris. Christophe Granger (en photo ci-dessous) écrit ainsi :

Christophe Granger
Christophe Granger

 

Au moment où il gagne l’univers des Nukuhiviens, Kabris, parce qu’il s’est déjà intégré à des mondes qui lui étaient étrangers, mais aussi parce qu’il a la maîtrise de l’affrontement et d’une certaine brutalité qui ne l’effraie plus, dispose de qualités que les habitants de l’île tiennent pour nobles.

 

 

Kiatonui, "le plus puissant des chefs" de Nuku Hiva lui donne sa protection. Joseph Kabris va épouser une première femme qu’il répudie au bout de deux ans, car le mariage ne se traduit pas par la naissance d'enfants. Pour Christophe Granger, "c’est sans doute sa trajectoire matrimoniale qui dit le mieux son ajustement aux règles locales". Kiatonui attribue une nouvelle femme à Joseph Kabris avec qui il aura deux enfants. Le mariage est à la hauteur du statut de Kabris. 

La célébration réunit pendant quatre jours des centaines d’habitants 

 

Et pour montrer à quel point Joseph Kabris est devenu un Nukuhivien, Christophe Granger retrace le parcours de trois autres Européens présents sur l’île à peu près au même moment et beaucoup moins bien intégrés. Il y a Crook, le révérend, Walker avec qui Kabris a fui le baleinier et enfin Robarts qui déteste l’ancien marin.

Pour Kabris, "c'est une intégration profondément accomplie", explique à Outre-mer la 1ère Christophe Granger. "Quand les Russes arrivent à Nuku Hiva en 1804, ils le prennent pour un insulaire. Kabris s'est intégré à la bonne société nukuhivienne". Arrivé à 17 ans et parti à 24 ans, il a probablement vécu ses meilleures années sur l'île, celles qu'il ne va cesser de ressasser par la suite. 

►Une vie russe

Le 6 mai 1804, un navire russe le Nadejda arrive à proximité de l’île. Après sept années passées à Nuku Hiva, Kabris va "être arraché à sa vie". Il se retrouve à bord du bateau russe, laissant derrière lui sa femme, ses enfants et tout ce qu’il avait construit. 

A bord du navire, Kabris sympathise avec le fantasque comte Tolstoï. Il arrive en 1804 dans le Kamtchatka et finit par rejoindre Saint-Petersbourg où il rencontre le tsar Alexandre 1er. Kabris devient professeur de natation à l’école navale de Kronstadt. Il s'adapte à la société russe et lorsqu'on lui propose de repartir à Nuku Hiva, il refuse. "Il aurait pu repartir et il ne le fait pas, raconte Christrophe Granger. Il a alors une place enviable et ne se doute pas qu'après les guerres napoléoniennes, il ne pourra plus repartir à Nuku Hiva"

►Cabinet d'illusions

Après la Russie, Kabris décide de rejoindre la France. Dans son pays natal dont il s’est réapproprié la langue, il raconte le récit de ses multiples vies. "Il est devenu le monde en personne", écrit Christophe Granger. Il rencontre le roi de France Louis XVIII, mais son retour au pays natal ressemble à une progressive descente aux enfers. Il commence une carrière dans le spectacle au sein du Cabinet des illusions à Paris où on le présente comme "l'homme extraordinaire". Puis peu à peu, il écume les foires de plus en plus minables. "C'est une histoire triste, clonclut Christophe Granger, il finit seul dans une vie qui ne lui plaît plus du tout". Joseph Kabris s’éteint le 22 septembre 1822 à Valenciennes à l’âge de 42 ans, sans jamais avoir revu Nuku Hiva. 

Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie (1780-1822) est paru en octobre aux éditions Anemosa. Il a remporté le prix Femina essai 2020.

►Pour en savoir plus :​​​​​​​

 

 

 

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