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Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS : penser l'écologie depuis le monde caribéen [Interview]

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Malcom Ferdinand
Malcom Ferdinand ©DR
Ingénieur en environnement, politologue et chercheur au CNRS, le Martiniquais Malcom Ferdinand publie "Une écologie décoloniale. Penser l'écologie depuis le monde caribéen" (éditions du Seuil), un plaidoyer pour mieux habiter le monde ensemble, en préservant nos écosystèmes. 
Originaire de la Martinique, Malcom Ferdinand est ingénieur en environnement de l’University College London, docteur en philosophie politique de l’université Paris-Diderot et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à l’IRISSO (Institut de recherche interdisciplinaire en sociologie, science politique, économie et sociologie des organisations - Université Paris-Dauphine). Ses travaux portent principalement sur l’écologie politique, la justice environnementale et les problématiques décoloniales.  

Qu'entendez-vous par l'expression "écologie décoloniale", titre de votre ouvrage ?
Malcom Ferdinand :
Par "écologie décoloniale", j'entends une écologie qui articule l'exigence de préservation des équilibres écosystémiques de la Terre et l'exigence décoloniale. L'urgence climatique est ainsi imbriquée à l'urgence des luttes pour la justice sociale, des luttes antiracistes et féministes, et à la quête d'un monde au sortir de la colonisation et de l'esclavage. Cette proposition vient répondre à une histoire de la pensée environnementale qui ne s’est pas fondamentalement intéressée à l’histoire coloniale et esclavagiste de la modernité. Cette absence patente depuis les premiers mouvements de conservation d’espaces dits "naturels" au XVIIIe et XIXe siècle et les premières associations écologistes du XXe siècle est encore importante aujourd’hui. Dans sa genèse classique, l’environnementalisme a inventé un récit de la Terre et une manière de parler des changements climatiques et écosystémiques qui occultent totalement les destructions humaines et environnementales qui ont été causées par les colonisations, les impérialismes et les esclavages. Comme si, pour parler d’écologie, il fallait mettre de côté le vécu d’une grande partie de la population de la Terre, celle pour qui le legs colonial est moins un sujet d’histoire que l’expérience quotidienne de racisme, de discriminations et d’injustes inégalités entre Nord et Sud.
 

"L’écologie décoloniale propose une autre conceptualisation de l’écologie, une qui prend en charge doublement la question écologique et la question coloniale


Il en résulte une fracture où les mouvements écologistes mais aussi les conceptualisations qui les accompagnent ne se soucient guère de cette histoire pourtant constitutive de la modernité. Aujourd’hui, de nombreuses associations et partis politiques écologistes se rendent compte qu’au sein de pays multiculturels et pluriethniques comme la France et les États-Unis, ils ont créé, de fait, des espaces majoritairement blancs et masculins. On constate alors l’absurdité suivante, où dans des associations, des rassemblements, des manifestations, des salles de classes, des colloques universitaires, des conférences intergouvernementales, des réflexions se mènent sur l’histoire de la Terre et la préservation des écosystèmes à l’échelle globale sans la présence de ceux, rappelait Aimé Césaire, "sans qui la terre ne serait pas la terre". En déconstruisant cette fracture, l’écologie décoloniale propose une autre conceptualisation de l’écologie, une qui prend en charge doublement la question écologique et la question coloniale.

Malcom Ferdinand


Quelles seraient les pistes pour décoloniser l’écologie politique selon vous ? Plus de diversité dans ses représentants ?
Je n’emploie jamais cette expression dans mon livre. Je veux montrer que le fait d’occulter les questions coloniales et esclavagistes ont produit en retour une écologie coloniale, c’est-à-dire une préservation de l’environnement qui va se manifester par l’exacerbation de la domination des pauvres, des racisés et des femmes. On retrouve cela dans la préservation des premiers parcs nationaux créés aux Etats-Unis, qui ont eu pour conséquence l’éviction des Amérindiens de ces espaces. On voit aussi cela dans des projets de conservation en Afrique. On a inventé une idée de la nature vierge qui s’est traduit littéralement par l’expulsion des autochtones.
Ceci dit, je pense que l’absence de diversité a été remarquée dans les milieux écologistes. Mais il faut que cette absence soit prise non pas comme une simple question de diversité, mais comme quelque chose qui pousse à interroger les objets mêmes de l’écologie politique, dans les partis et les mouvements. Qu’est ce qui fait que dans ces objets-là, mis en avant comme des actions à réaliser, une partie de la population ne s’y retrouve pas ? Le problème est un problème conceptuel, de ce que l’on a pensé comme relevant de l’écologie politique. On en arrive à une situation où l’antiracisme n’est pas pensé comme une action écologique, et où ce mot même est peu utilisé dans le vocabulaire écologiste. Il faut donc repenser les alliances et changer les termes mêmes du débat.

Vous avez récemment publié avec le docteur Luc Multigner, directeur de recherche à l’Inserm, une tribune dans The Conversation intitulée "Chlordécone et cancer : à qui profite le doute ?". A-t-on justement pris la mesure des ravages engendrés par ce pesticide aux Antilles ?
Ma réponse est non. J’ai d’ailleurs été auditionné par la commission d’enquête parlementaire sur le chlordécone à l’Assemblée nationale, et je vais dire que le chlordécone participe d’un problème plus large, qui est celui de la relation des Outre-mer à la France hexagonale. Aujourd’hui on se rend compte que 80% de la biodiversité française se trouve dans les Outre-mer, mais dans le même temps la question de l’égalité sociale, des droits, des infrastructures etc., des citoyens ultramarins n’est pas posée. On s’enquiert de ce qui advient aux écosystèmes ultramarins, sans questionner le fait que les Ultramarins sont cantonnés encore aujourd’hui aux marges de l’imaginaire politique de ce qu’est la France.
 

"Des territoires comme la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion sont parmi ceux qui ont été le plus soumis aux pesticides en France, notamment au chlordécone et au glyphosate, dans des dimensions extrêmes.


Mais il ne faut pas oublier que les bananes qui ont été produite avec le chlordécone ont atterri en France hexagonale principalement. Ces citoyens sont donc concernés en premier lieu. Le chlordécone ne devrait donc pas être une affaire strictement ultramarine, mais devrait être compris comme mode de production issu de la culture coloniale et donc remis en cause. Environ 95% de la production de bananes sont exportées. C’est donc une production qui ne nourrit pas les Antillais, mais ce sont eux qui ont subi les conséquences violentes, la souffrance, les maladies, et l’angoisse que cela suscite en pensant à nos enfants, en se disant que l’on a une terre contaminée pour plusieurs siècles. Cet ensemble de questions paraît malheureusement bien éloignée des préoccupations hexagonales.

Malcom Ferdinand, "Une écologie décoloniale. Penser l'écologie depuis le monde caribéen" – éditions du Seuil, 464 pages, 24.50 euros. (Parution le 3 octobre 2019).

 
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