Mission en terrain miné pour Sébastien Lecornu en Nouvelle-Calédonie

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Sebastien Lecornu
©Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Deux semaines après le référendum sur l'indépendance en Nouvelle-Calédonie, remporté d'une courte tête par les pro-français, le ministre des Outre-mer prépare déjà "l'après troisième référendum, sans doute inévitable" selon une source proche du dossier.
L'accord de Nouméa (1998), qui a mis en oeuvre un processus de décolonisation inédit dans l'histoire de France, a prévu trois référendum possibles et l'éventualité, à partir du sixième mois (avril 2021) suivant le deuxième scrutin, qu'un troisième et dernier référendum puisse être organisé "à la demande écrite du tiers des membres du Congrès" (18 sur 54).
 

Préparer "l'après"

Arrivé le 9 octobre, Sébastien Lecornu est en quatorzaine jusqu'au vendredi 23 dans une dépendance du haut-commissariat de la République, selon le strict protocole sanitaire en place en Nouvelle-Calédonie, où le coronavirus ne circule pas. Mais il doit "commencer ses entretiens téléphoniques avec les acteurs calédoniens cette semaine", selon une source proche du dossier.

L'agenda est chargé : le ministre doit notamment s'entretenir, lundi 19 octobre, avec Pierre Frogier, sénateur de la Nouvelle-Calédonie,Thierry Santa, président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, Marise Payne, ministre des affaires étrangères de l’Australie et Roch Wamytan, président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie. D'autres visioconférences avec des élus calédoniens, Elie Poigoune, président de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen de la Nouvelle-Calédonie, et des représentants de divers groupes (Union nationale pour l’indépendance, UC–FLNKS, Nationalistes et Eveil océanien, Calédonie ensemble, l’Avenir en confiance), sont également programées tout au long de la semaine.
 
"Il va chercher à contraindre chacun à répondre à des questions concrètes, dans le but de préparer l'après troisième référendum, sans doute inévitable", précise cette source.

L'objectif officiel de cette visite est d'ailleurs "d'appréhender les conséquences concrètes de tous les scénarios" (indépendance ou France), après la consultation du 4 octobre, remportée par les pro-français avec un score de 53,3%, en net repli par rapport au premier scrutin du 4 novembre 2018 (56,7%). Les indépendantistes kanak ont eux progressé de 43,3% à 46,7%.

Comme l'écart se resserre, les adversaires politiques se raidissent, témoignant que le long et graduel processus de décolonisation des accords de Matignon (1988) puis de l'accord de Nouméa (1998) n'est pas parvenu à combler les clivages d'un paysage toujours radicalement bipolaire. Les évènements du week-end en ont encore apporté l'illustration.
 
De sa retraite sanitaire, Sébastien Lecornu a pu entendre samedi les clameurs d'une foule de plus de 10.000 personnes qui, devant le haut-commissariat, dénonçait les critères restrictifs au corps électoral en Nouvelle-Calédonie et chantait la Marseillaise à plein poumons. "On veut voter, on veut voter !", scandaient-ils, réclamant le "dégel" du corps électoral, qui impose notamment une résidence continue dans l'île depuis au moins novembre 1998 pour participer aux élections provinciales et avoir le statut de "citoyens" dont 41.000 personnes sont exclues.

"Il faut qu'on sache à quelle sauce on va être mangé. En cas d'indépendance, les citoyens calédoniens deviendront des nationaux du nouvel Etat. Mais nous, on deviendrait des étrangers qui ont besoin d'un visa de résidence ?", s'est interrogé Marc Zeisel, secrétaire général de l'association Un coeur, une voix, à l'origine de la manifestation. Plusieurs dirigeants de la coalition Les Loyalistes, opposée "à tout nouveau référendum clivant", étaient présents.
 

"Gagnable" 

Pendant ce temps à Bourail, à 165 km au nord de Nouméa, une convention du FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak Socialiste) décidait officiellement de "déclencher dès le 4 avril 2021" le troisième référendum, considéré comme "gagnable".

"On ne touche pas à l'accord de Nouméa, on déroule. Nous, on veut une indépendance en association ou en partenariat mais l'Etat n'a toujours rien dit sur ce qu'il en pensait", déclare Victor Tutugoro, l'un des principaux leaders du FLNKS, signataire de l'accord de Nouméa.
 
Il souhaite qu'à l'occasion des échanges avec Sébastien Lecornu, l'Etat s'exprime "sur la double nationalité, sur les accords de défense ou de sécurité".
"Il faut maintenant aller dans le dur, c'est la France qui détient la souveraineté et qui a la responsabilité devant l'ONU de la décolonisation", a-t-il affirmé.
Quant à l'ouverture du corps électoral et de la citoyenneté, M. Tutugoro a estimé que cette question "ne pourrait être abordée qu'après l'indépendance avec partenariat dans le cadre de la double nationalité, sinon ça veut dire qu'on continue le peuplement" d'un territoire en décolonisation.

"Quand nous avons signé l'accord de Nouméa en 1998, on a crée une citoyenneté incluant tous ceux qui étaient là. On a déjà ouvert aux autres notre droit de peuple autochtone à l'autodétermination", a-t-il justifié.

Depuis l'origine de leur lutte pour l'indépendance, les Kanaks considèrent que leur revendication a été noyée par les flux migratoires, qui les a rendus minoritaires au début des années 1970. Ils constituent aujourd'hui 39% de la population.
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