Qui est Emmanuel Kasarhérou, le nouveau président du musée du quai Branly ?

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Emmanuel Kasarhérou, président du musée du quai Branly
Emmanuel Kasarhérou, président du musée du quai Branly ©CB
Ancien directeur du Centre Tjibaou à Nouméa, Emmanuel Kasarhérou vient d’être nommé président du musée du quai Branly où il travaille depuis 2011. C’est le premier Kanak à prendre la tête d’un grand musée de l’Hexagone. Une nomination qu’il doit à un travail acharné.
 
Emmanuel Kasarhérou "rassemble un ensemble de qualités pour faire ce travail qui est peu commun". "C’est symboliquement très important". C’est par ses mots chaleureux que Roger Boulay, le compagnon de l’Inventaire des objets dispersés du patrimoine kanak, commente auprès d'Outre-mer la 1ère l’accession de son ami à la tête du musée du quai Branly.
 
Emmanuel Kasarherou et Roger Boulay
Emmanuel Kasarherou et Roger Boulay, co-commissaires de l'exposition "Kanak: l'Art est une Parole" ©NC1ère (Maxwel Chainon)

Recenser les objets kanak

A partir des années 80, Roger Boulay, du musée national des arts d’Afrique et d’Océanie (Porte dorée) est missionné par Jean-Marie Tjibaou, le fondateur du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) pour recenser les objets kanak à travers la planète. Très vite le conservateur s’associe dans cette entreprise à un jeune Kanak de 16 ans plus jeune que lui et mordu d’archéologie.
Jean-Marie Tjibaou, le leader du FLNKS à Ouvea le 24 juillet 1988
Jean-Marie Tjibaou, le leader du FLNKS à Ouvea le 24 juillet 1988 ©REMY MOYEN / AFP

Les deux hommes se sont rencontrés car ils suivaient ensemble les cours du grand archéologue océaniste José Garanger (1926-2006). En 1985, Emmanuel Kasarhérou devient directeur du Musée territorial de Nouvelle-Calédonie. Né en 1960 à Nouméa, il est à 25 ans le premier conservateur d’origine kanak de ce musée dont les collections remontent au musée colonial établi dès 1863.
 
Exposition "L'Art est une parole" au Quai Branly
Exposition "L'Art est une parole" au Quai Branly ©NC1ère
 

Les événements de Nouvelle-Calédonie

Ce poste, il l’obtient quatre mois après l’assassinat de l’indépendantiste Eloi Machoro. Le Nouvelle-Calédonie est en proie à la guerre civile. Les évènements violents se succèdent opposant indépendantistes et loyalistes. Mais la situation n'empêche pas Emmanuel Kasarhérou d'agir. Au cours de sa carrière, il a toujours pris soin de ne pas prendre position politiquement. "En Nouvelle-Calédonie, Emmanuel fait l’unanimité, souligne Gonzague de la Bourdonnaye, un très proche. Il n’a pas d’étiquette politique. Il a des idées politiques qu’il garde pour lui."
Eloi Machoro
Portrait de Eloi Machoro, secrétaire général de l'Union Calédonienne, composante majoritaire du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS), pris le 03 décembre 1984 à Thio, sur la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie. ©GABRIEL DUVAL / AFP

Né en 1960 à Nouméa, Emmanuel Kasarhérou est le fruit d’une union qui dénote pour l’époque. Hippolyte Kasarhérou, son père, est un tailleur kanak tandis que sa mère, Jacqueline de La Fontinelle, est spécialiste de la langue A'jië de Houailou. C’est à Paris que le couple se rencontre. En Nouvelle-Calédonie, ils forment alors l’un des premiers couples mixtes kanak-européen dans les années 60. Une situation pas simple à vivre dans la société de l'époque.

►Regardez ce reportage de Nouvelle-Calédonie la 1ère : 
 

Le centre Tjibaou

De cette richesse, Emmanuel Kasarhérou a tiré une force, une sorte de synthèse qui lui permet d’avancer de manière réfléchie tout en étant très prudent. Après les années de guerre civile et l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou en 1989, un centre culturel du nom du leader indépendantiste voit le jour sous l’impulsion de François Mitterrand.
 
Le Centre Tjibaou à Nouméa
Le Centre Tjibaou à Nouméa ©MARC LE CHELARD / AFP

Le bâtiment imaginé par l’architecte Renzo Piano est sublime et c’est Emmanuel Kasarhérou qui est appelé à diriger ce nouveau musée à l’histoire ô combien symbolique. "Il avait mis en place une case du nom de Bwénaabo où l’on rassemblait tous les objets kanaks qui venaient du monde entier, raconte Roger Boulay. Là est née chez Emmanuel l’idée d’objet ambassadeur qu’avait suggéré Jean-Marie Tjibaou. Pour le leader indépendantiste, il était très important de savoir ce qu’on dit de nous, les kanak".
 

Un carnet d'adresse

Car en même temps qu’il dirige des musées en Nouvelle-calédonie, Emmanuel Kasarhérou poursuit avec Roger Boulay son entreprise immense de recenser tous les objets kanaks à travers le monde. "On a contacté 250 musées. Nous avons été voir les objets dans 111 établissements, en Allemagne, en Suède, en Suisse, aux Etats-Unis et ailleurs, souligne encore Roger Boulay. Autant dire qu’Emmanuel dispose du meilleur carnet d’adresse au monde en matière de conservateurs de musées". "Il a tissé beaucoup de liens aussi en Afrique et en Amérique latine, poursuit son ami Gonzague de la Bourdonnaye et en Polynésie où le président Edouard Fritch a appelé de ses voeux cette nomination".
 
Emmanuel Kasarhérou, Julie Adams du British Museum et Heremoana Maamaatuaiahutapu, ministre de la Culture de la Polynésie à Londres
Emmanuel Kasarhérou, Julie Adams du British Museum et Heremoana Maamaatuaiahutapu, ministre de la Culture de la Polynésie à Londres ©CB
 

Kanak, l'art est une parole

En 2011, Emmanuel Kasarhérou rejoint le musée du quai Branly dont il connaît parfaitement les arcanes. Son exposition "Kanak, l’art est une parole" en 2013 qu’il a encore une fois imaginée avec son camarade Roger Boulay, fait l’unanimité. Esthétique, raffiné, bien agencé, l’exposition qui rassemble 300 pièces célèbre aussi les 15 ans de l’accord de Nouméa.
 
Exposition Kanak, l'art est une parole
©Cécile Baquey

Auparavant les deux compères avaient signé ensemble une exposition intitulée "De jade et de nacre, Patrimoine culturel kanak" en 1990 qui avait voyagé de Nouméa à Paris au musée de la Porte dorée. Ce compagnonnage a permis de mettre en évidence 16 à 17 000 objets kanaks à travers le monde et "de partager cette connaissance avec les tribus kanaks", souligne encore Roger Boulay.


Le rapport Savoy-Sarr

Emmanuel Kasarhérou a mené ce travail de titan tout en gravissant les échelons au musée du quai Branly. En 2014, il devient responsable scientifique des collections. La question des restitutions des œuvres d’art agite l'actualité et fait débat dans le monde des musées. Le rapport commandé par Emmanuel Macron à Bénédicte Savoy et Felwine Sarr préconise clairement la restitution d’œuvres. Le président du musée du quai Branly Stéphane Martin ne voit pas d’un très bon œil cette injonction qu’il juge dogmatique.
 
Benedicte Savoy et Felwine Sarr le 21 mars 2018 à Paris
Bénédicte Savoy et Felwine Sarr le 21 mars 2018 à Paris ©ALAIN JOCARD / AFP

Face aux revendications des pays du sud, Roger Boulay estime que son ami est bien armé. "Il est très préparé, il est même au cœur du problème. Il est Kanak, il connaît bien la question de la circulation des objets. Il aura une approche pragmatique et solide intellectuellement". Encore une fois, Emmanuel Kasarhérou s’est gardé de prendre position publiquement sur ce sujet. Mais lors de sa première interview à Outre-mer la 1ère, il souligne sa volonté de dialogue car, dit-il, "ces collections appartiennent à un patrimoine qui dépasse largement nos frontières".
 

Le MQB

Inauguré en 2006 par Jacques Chirac qui a oeuvré à sa création, le musée du Quai Branly accueille chaque année 1,2 million de visiteurs. Les explications de Nathalie Sarfati :
©la1ere