Réédition de "Claire-Solange, âme africaine", premier roman publié par une femme antillaise, Suzanne Lacascade, en 1924

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Les éditions Long Cours ont réédité l’unique roman, méconnu et oublié, de Suzanne Lacascade, d’origine guadeloupéenne et martiniquaise. Intitulé "Claire-Solange, âme africaine", l’ouvrage obtint le prix Montyon de l’Académie française en 1925. Ce fut le premier livre publié par une femme antillaise.
C’est la grande oubliée des monographies littéraires consacrées aux Antilles*. Serait-ce parce que cet ouvrage, aux forts relents anticoloniaux, dérangeait sous son aspect parfois suranné ? Pourtant, Suzanne Lacascade fut la première femme antillaise à publier un roman en France, en 1924. Le livre fut même couronné du prix Montyon de l’Académie française l’année suivante. Quoi qu’il en soit, presque cent ans après sa première sortie dans l’Hexagone aux éditions Eugène Figuière, le livre est de nouveau disponible, publié par les éditions Long Cours, basées en Guadeloupe (ainsi que par L’Harmattan) pour le bonheur des lecteurs et chercheurs en littérature caribéenne.

Suzanne Lacascade est née en 1884 à Fort-de-France d’un père guadeloupéen et d’une mère martiniquaise. Elle décède à Paris en 1966. Son père, Etienne Lacascade (1841-1906), médecin de la Marine, eut une brillante carrière. Il fut notamment député de la Guadeloupe puis gouverneur de Mayotte et des établissements français de l'Océanie à Tahiti. On n’en sait peu sur le parcours de sa fille, si ce n’est qu’elle fit une carrière dans l’enseignement, fonda un cours privé à Paris… et publia un seul livre, récompensé donc en 1925 du prix Montyon de l’Académie française « destiné aux auteurs français d’ouvrages les plus utiles aux mœurs, et recommandables par un caractère d’élévation et d’utilité morales ».
 

Plaidoyer antiraciste et féministe

On pourrait s’étonner de l’attribution de ce prix à cette époque, résolument colonialiste et machiste, lorsqu’on lit l’ouvrage. En effet, son héroïne Claire-Solange, « mulâtresse » de Martinique, débarquant à Paris en 1914, n’est ni tendre envers la capitale (« je déteste tout dans cette ville de luxe », annonce-t-elle), ni envers la France coloniale, dont elle rappelle les exactions durant l’esclavage, comme les rebelles que les maîtres enterraient vivants, pour l’exemple.
 

Qui donc alors plaignait nos troupeaux d’humains arrachés d’Afrique, convoyés aux Indes nouvelles pour y suppléer dans la culture des épices vos Blancs débilités ? », poursuit l’auteure.

 
Sous la plume érudite et émaillée de références littéraires de Suzanne Lacascade, Claire-Solange dénonce la représentation caricaturale des Noirs, le racisme, et revendique passionnément son ascendance africaine et antillaise. Mais ce n’est pas tout. Outre la dénonciation des préjugés discriminatoires, la romancière s’engage dans un véritable plaidoyer féministe, en fustigeant les structures de domination masculine et leur volonté d’infériorisation de la femme. Par ailleurs, ce qui fait de Suzanne Lacascade une pionnière à plus d’un titre, c’est son utilisation de la langue créole dans le roman, sous forme de courtes phrases ou de dialogues, de maximes ou d'extraits de chansons. Pour certains critiques (voir ci-dessous), ce livre s'érige en référence du fait qu'il a constitué les prémices d'un mouvement de la négritude en gestation…

"Claire-Solange, âme africaine", par Suzanne Lacascade - éditions Long Cours, 192 pages, 14 euros.

*En France, la Guadeloupéenne Maryse Condé est l’une des rares en avoir parlé (dans "La parole des femmes : essai sur des romancières des Antilles et de langue française", L’Harmattan, 1979). "Claire-Solange, âme africaine" a eu plus de succès auprès des universitaires américains, en particulier chez Valérie K. Orlando de l’université du Maryland qui signe la préface du livre aux éditions Long Cours, et chez Albert James Arnold qui consacre deux chapitres à Suzanne Lacascade dans son récent ouvrage "La Littérature antillaise entre histoire et mémoire, 1935-1995", (éditions Classiques Garnier).
 
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L'édition originale de "Claire-Solange, âme africaine" ©Editions Eugène Figuière
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