L’universitaire américain Albert James Arnold publie une histoire critique de la littérature antillaise (1935-1995)

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James Arnold
©Classiques Garnier
Déjà remarqué pour sa co-traduction en anglais de la poésie complète de Césaire, l’universitaire américain A. James Arnold vient de publier, en français, "La Littérature antillaise entre histoire et mémoire, 1935-1995", une étude critique sur les questions de l’identité et de l’imaginaire caribéens.
Albert James Arnold, professeur émérite de français à l’université de Virginie, est bien connu des milieux littéraires antillais et de l’Hexagone. Entre 2010 et 2013, il avait notamment dirigé l’équipe qui a publié les œuvres littéraires d’Aimé Césaire aux éditions du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain martiniquais. Puis en 2017, après quatre ans de travail avec le poète Clayton Eshleman, il procédait à une traduction révisée de l’intégralité de l’œuvre poétique de Césaire pour livrer une version bilingue français – anglais de presque 1000 pages publiée par Wesleyan University Press.

Ce mois-ci, cet universitaire publie, en français, « La Littérature antillaise entre histoire et mémoire, 1935-1995 » (Classiques Garnier), une étude dense consacrée entre autres au concept de nation et aux discours identitaires aux Antilles. L’ouvrage évoque également les questions de la négritude, de l’antillanité, du créole, analysant des œuvres d’auteurs comme Maryse Condé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Simone Schwarz-Bart ou Gisèle Pineau. Des Etats-Unis où il réside, Albert James Arnold nous a accordé l’interview suivante par mail.

Pourquoi avoir choisi spécifiquement cette période, 1935-1995 ?
Albert James Arnold : La première date est celle où Aimé Césaire commence à écrire sur le dilemme de l’étudiant noir devant la montée des fascismes. Il entrait à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm et publiait ses premiers articles sur la « négritude » dans l’Étudiant noir. La seconde date est celle où une maison d’édition antillaise – Ibis Rouge – s’implante en Guyane avec des antennes en Guadeloupe et en Martinique. Entre ces deux dates, tout ce qui s’écrit aux Antilles ayant une certaine importance se publie en métropole et en relation avec l’institution littéraire française.

Vous notez dans votre livre que la révolution à Saint Domingue et la figure de Toussaint Louverture ont joué un rôle central dans la constitution de l'imaginaire antillais. Comment expliquez-vous cela ?
 

D’une part, Toussaint Louverture représente, aux yeux des Antillais, le fantôme d’une indépendance manquée : réprimée par le Premier Consul en Guadeloupe, esquivée en Martinique par la domination britannique qui a tenu la colonie en dehors des événements de la Révolution française, y compris la première libération des esclaves.


D’autre part, Toussaint Louverture focalise de manière diamétralement opposée la représentation de la nation antillaise par Raphaël Tardon – la vision mulâtre – et Aimé Césaire – la vision nègre.

Vous consacrez plusieurs chapitres à la langue créole. Quelle est sa place dans ce que vous appelez « Les éléments du dilemme » ?
Le dilemme de l’idée de la nation antillaise est au cœur de ce livre. Plus spécifiquement, Il s’agit du rôle de la mémoire qui divise et sépare les éléments constitutifs de la nation. Le conte créole est révélateur des groupes qui l’ont adapté à leur conception respective. Ainsi, on trouve une domination béké chez Marbot et une perspective paternaliste et condescendante chez Hearn. Si Georges Sylvain privilégie les animaux qui donnent le beau rôle au mulâtre haïtien, Aimé Césaire dans « Tropiques » cherche l’identité entre les contes africains et antillais. Maryse Condé et Édouard Glissant ont vu dans le conte l’expression de ce même dilemme.

Que voulez-vous dire lorsque vous abordez le processus de « créolisation » chez les auteurs antillais contemporains ?
Mon livre essaie, pour la première fois parmi les études littéraires, de confronter la créolisation dans la longue durée aux conflits ponctuels que l’on rencontre sous la plume de certains auteurs contemporains. Si le métissage antillais – autant culturel que biologique – est indéniable, considéré dans la perspective de la longue durée, les conflits qui sont nécessaires et inévitables à ce processus séculaire ne présentent que leur côté violent, considérés à court terme. Raphaël Confiant est le maître de ce dernier type de fiction, où il a rencontré beaucoup de succès dans les années 1990. Patrick Chamoiseau, par contre, a tenté de rendre le processus de créolisation positive dans « Texaco », en présentant plusieurs étapes de la longue durée. Il serait désirable de démêler les visées et les réalisations de ces deux écrivains que nous avons logés trop vite à l’enseigne d’une créolité mal définie.

"La Littérature antillaise entre histoire et mémoire, 1935-1995", par Albert James Arnold – éditions Classiques Garnier, 354 pages, 39 euros.   
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