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[REPORTAGE] Pourquoi la télévision française n'aime pas les accents ?

Les journalistes qui ont un accent à la télévision ne sont pas très nombreux. Pourquoi la France, qui ne cesse de revendiquer sa diversité ou de défendre ses intonations régionales, ne parvient-elle pas à les mettre en évidence dans les médias audiovisuels ? 

© THOMAS SAMSON / AFP
© THOMAS SAMSON / AFP
  • Par Pierre Lacombe
  • Publié le , mis à jour le
Les journalistes avec un accent marseillais, antillais ou réunionnais ne sont pas très nombreux à occuper des postes exposés comme celui de présentateur, éditorialiste ou interviewer à la télévision ou à la radio. L'accent "neutre" ou "standard" est devenu une norme. Regardez notre reportage : 
Cachez cet accent ...

Jean-Michel Aphatie est l'un des rares journalistes a être passé entre les mailles du filet. Le journaliste d'origine basque a été recruté en 1999 à France Inter avant de rejoindre RTL puis France Info. Son expertise politique a toujours fait la différence, mais ne l'a pas épargné pour autant de quelques remarques acides sur son accent. L'essayiste Elisabeth Lévy l'a traité d'"éditorialiste cassoulet" et l'anthropologue a affirmé qu'il utilisait son accent pour manipuler l'opinion. 

Le rejet de l'accent dans les médias, Jean-Michel Aphatie ne parvient pas à l'expliquer.

"Un accent, c’est juste une manière de parler différente par rapport à quelqu’un d’autre. Autrement dit tout le monde à un accent. On est arrivé à un point où des gens pensent sincèrement qu’ils n’ont pas d’accent, mais si coco tu as un accent, tu as l’accent parisien par exemple, ça existe l’accent parisien, c’est même celui qui bouffe tout". 


Jean-Michel Aphatie

Souvent montrées du doigt, les écoles de journalisme se défendent d'être les artisans de cette normalité. 

On est obligé de tenir compte des règles, des critères et des exigences des médias qui sont susceptibles d’embaucher nos jeunes. Pour l’instant ce qui prédomine, c’est l’accent neutre, c’est-à-dire pas d’accent donc on fait en sorte que nos étudiants lorsqu’ils ont un accent prennent conscience de la difficulté qu’ils vont rencontrer" (Hervé Demailly, maître de conférences au Celsa, école de journalisme et de communication)


Pour Françoise Weck, maître de conférences à l'Université Nice-Côte d'Azur et auteur de "Putain d'accent !" (éditions L'Harmattan), "il existe en France une culture dominante, qui considère les intonations régionales comme une déviation par rapport à la norme. Une norme, qui en réalité, correspond à la manière dont s'exprime une certaine classe sociale, à laquelle appartiennent les responsables des médias nationaux." 

Le linguiste Philippe Blanchet, auteur de "Discriminations: combattre la glottophobie" (éditions Textuel) considère que l'exclusion liée à la présence d'un accent est une discrimination. 

C’est la volonté politique, qu’on pourrait même appeler idéologique, depuis la création de la France moderne, à

la révolution française, d’éradiquer la diversité, d’éradiquer les différences, de faire en sorte d’uniformiser la population ...Quelque soit la façon dont on prononce les mots, ce qu’on a à dire est la même chose, donc on disqualifie le contenu au prétexte de la forme".



 

Philippe Blanchet, linguiste



Alors, assisterons-nous un jour à une télévision à l'image de la population qui la compose ? Christine Kelly, journaliste originaire de la Guadeloupe, a été l'une des premières présentatrices noires. Elle veut y croire. 

Je pense qu’à la base, il faut toujours un volontaire, un responsable, un dirigeant qui ose et qui prend ses responsabilités et qui dit, lui je le mets à l’antenne même parce qu’il a un accent, parce qu’on le comprend derrière le fait de refuser un accent, c’est refuser l’identité de la personne, c’est refuser l’identité des régions françaises. 
 

Christine Kelly

Même sentiment pour la journaliste Karine Baste-Régis qui est convaincue que les temps changent et qu'un jour, pas si lointain, un journaliste avec un accent parviendra à se hisser à la présentation d'un journal de 13 heures ou de 20 heures. 
Karine Baste-Régis

Aujourd'hui en France, seule la langue est un motif de discrimination. Pas l'accent. Il est désormais établi comme discriminatoire d'opérer "toute distinction entre les personnes morales sur le fondement [...] de la capacité à s'exprimer dans une langue autre que le français". Comprenez langue étrangère et/ou langue régionale.

Le changement viendra donc de cette prise de conscience collective comme ce fut le cas pour la couleur de la peau. L'idée d'une France diversifiée avec des intonations régionales que l'on entendrait à la radio et à la télévision. 

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