"Nous devons affronter les conséquences directes du passé colonial", affirme Jean-Marc Ayrault

racisme
Jean-Marc Ayrault
©Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et ancien Premier ministre, revient pour Outre-mer la 1ère sur la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis, les manifestations contre les violences policières et défend l'idée d'un musée de l'esclavage dans l'Hexagone. 
Le meurtre aux États-Unis de l'Afro-Américain George Floyd par un policier blanc a soulevé en France et dans le monde une vague d’indignation que Jean-Marc Ayrault juge "positive" et "porteuse d’espérance". Pour le président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, il faut recréer "de la confiance et du respect". Pour cela, il propose de relancer le débat sur les récépissés au moment d’un contrôle d’identité par la police, de "faire beaucoup de pédagogie et beaucoup d’explication" pour comprendre notre histoire et de créer enfin un musée de l’esclavage dans l’Hexagone.  

Célia Cléry : Quel est votre sentiment sur la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis et l’appropriation en France de cette colère ?

Jean-Marc Ayrault : Il y a eu une profonde indignation, une colère et une révolte après le meurtre de George Floyd qui a provoqué une émotion considérable aux Etats-Unis, dans toutes les couches de la société, en particulier dans la jeunesse qui a donné lieu à d’énormes manifestations qui sont des revendications d’égalité de justice et de respect qui ont eu une résonnance dans le monde entier en particulier dans la jeunesse dans les pays occidentaux qu’en Afrique. C’est une réaction à la fois nécessaire et en même temps très positive, car elle est porteuse d’espérance et d’engagement et je crois aussi de changement profondément nécessaire.   

C.C. : "Tolérance zéro", contrôles renforcés et interdiction de la méthode d'interpellation dite "de l'étranglement": après plusieurs manifestations contre le racisme et les violences policières en échos aux États-Unis, Christophe Castaner a annoncé lundi des mesures pour améliorer la déontologie des forces de l'ordre. Ces mesures ne semblent ni convaincre les policiers, ni même ceux qui manifestent contre les violences policières ?

J.-M. A. : Nous sommes dans une démocratie et il est parfaitement légitime et souhaitable, que l’on puisse interroger sur la manière dont la sécurité est assurée dans notre pays. Ce n’est pas la question de la sécurité qui est en cause. La sécurité, elle est nécessaire. Nous avons besoin d’une police et je ne vais pas tomber dans les caricatures.

Personnellement, je suis opposé au slogan "Tout le monde déteste la police" que je trouve absurde et dangereux. Le métier de policier est difficile. Ils sont confrontés à la violence, à la délinquance, aux dangers pour eux-mêmes et leur famille.

En même temps, puisqu’il faut débattre de la manière dont est assurée la sécurité, je pense que le moment est venu de poser un certain nombre d’actes. Il y a les faits de racisme dans une partie de la police, avec notamment ce groupe Facebook [Christophe Castaner a saisi le 5 juin la justice après la révélation de messages racistes publiés sur Facebook dans un groupe privé réunissant des forces de l'ordre], il y aussi d’autres faits, il faut qu’ils soient dénoncés et définitivement écartés. Si on ne fait rien c’est l’institution elle-même qui est en cause et qui porte atteinte à l’honneur de tous les autres policiers qui se sentent salis et humiliés. Il ne faut pas mettre sous le tapis ces questions. Il faut agir vite, fort et puis en même, il y a des questions des minorités.
 

Certains de nos compatriotes, en Hexagone ou en Outre-mer se sentent souvent blessés par la manière, par exemple, dont on exerce les contrôles d’identité et d’ailleurs le Défenseur des droits Jacques Toubon vient de sortir un rapport qui montre qu’il y a là un problème réel.


J’avais fait partie de ceux qui préconisaient la mise en place de récépissés au moment d’un contrôle d’identité pour qu’il ne soit pas fait de façon multiple et répété toujours sur les mêmes personnes, notamment dans les cités, dans les quartiers et qui heurtent beaucoup de jeunes dans notre pays.

Lorsque j’ai été nommé Premier ministre, j’ai tenté de mettre en place cette manière de contrôler et puis finalement nous avons renoncé face à une forme de corporatisme qui s’est exprimée comme si nous allions porter atteinte à l’honneur des policiers. Il faut revenir sur ces sujets de façon concrète, claire et ambitieuse pour recréer un climat de confiance. Il faut que les français se sentent protégés et en même temps qu’ils respectent la police dans le travail qui est le sien, souvent particulièrement difficile.

C’est d’un intérêt majeur que la société se saisisse de ces questions et le fasse sereinement sans s’aveugler, sans excès et sans caricature. D’ailleurs ce qui me touche dans les mouvements qui se sont exprimés, pour la plupart sans violence, c’était la revendication de la justice et de l’égalité. Il faut faire vivre nos valeurs républicaines qui ne sont pas bafouées par l’histoire, mais qui au contraire doivent être réhabilitées et surtout rentrer dans la vie concrète des gens pour recréer de la confiance.   
 

Violences policières


C.C. : Ces manifestations contre les violences policières soulèvent la question du racisme et de l’acceptation en France des minorités. Est-ce lié au passé colonial ? La France peut-elle s’exonérer d’un débat national sur l’héritage colonial pour comprendre comment nous sommes arrivés à cette situation ?

J.-M. A. : Je suis convaincu que l’on ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France comme le racisme, les discriminations, mais aussi les difficultés que connaissent nos Outre-mer si on ne revient pas sur notre histoire coloniale dont l’esclavage fait partie. Nous devons affronter aujourd’hui les conséquences directes de ce passé. La France c’est Louis XIV avec Colbert et qui sait que Colbert  a été l’auteur du Code Noir. Le Code Noir était l’instauration de la hiérarchie des races, qui en quelque sorte a inventé le racisme anti-noir pour justifier l’esclavage.

Après l’abolition en 1848 qui a été une étape importante après une première tentative d’abolition en 1794 au moment de la Révolution française, il y a eu la poursuite et l’élargissement de la colonisation. Donc, il n’y a pas 1848 et après tout est bien. La colonisation nous laisse des traces profondes et des blessures qui n’ont pas été guéries. Je pense à l’engagisme, au travail forcé qui a existé jusqu’aux années 1960 donc comment voulez-vous être fort aujourd’hui ensemble si on ne fait pas la lumière sur toute cette histoire qui est notre histoire.

L’année prochaine, nous allons commémorer les vingt ans de la loi Taubira. C’était un acte fort que la France a posé en disant que la traite et l’esclavage était un crime contre l’humanité. Il y a eu ensuite les journées de commémorations les 10 et 23 mai et puis l’instauration de l’enseignement de cette histoire dans les programmes scolaires… Mais il faudra faire beaucoup plus. Je pense notamment au travail que nous effectuons avec des écoles qui s’engagent dans le prix de la flamme de l’égalité.
 

Quand on voit le travail en profondeur qui se fait dans nos écoles, je peux vous dire que l’on fait faire énormément de progrès à la société.


C.C : La solution, selon vous, passe par l’éducation ?

J.-M. A. : Pas seulement, il faut aussi des actes forts. Il y a des polémiques autour des noms, des statues... Je ne dis pas qu’il faut enlever toute les statues. 
 

Education


Q : Alors justement, faut-il déboulonner la statue de Colbert à l’Assemblée nationale ?

Est-ce qu’il ne faut pas expliquer qui était Colbert et pas dire seulement il y a la statue de Colbert ou la plaque de Colbert. Peut-être faudrait-il dire qu’il n’a pas été qu’un grand ministre de l’économie, il a aussi été le ministre de la colonisation et le ministre du Code Noir. Si on ne dit pas ça, il y a une partie de l’histoire qui n’est pas connue et une histoire méconnue est une faiblesse pour affronter les défis de notre temps. Cela crée de l’amertume, de la souffrance et cela peut conduire à des confrontations.

Il ne s’agit pas de chercher à opposer les uns aux autres, mais bien de faire ensemble et pour faire ensemble il faut que notre histoire soit basée sur la connaissance et aussi la justice.
 

La justice doit se concrétiser par des actes très forts en direction des Outre-mer. Dans nos quartiers et dans nos villes également où il y a beaucoup de discriminations, de racisme, des inégalités scolaires, d’emploi ou de logement. C’est ce défi que la France doit relever si elle veut que la jeunesse lui accorde sa confiance aux valeurs de la République.


C.C. : Vous condamnez la destruction des statues de Schœlcher en Martinique ? 

J.-M. A. : Il faut aborder ces questions en toute transparence et en toute lucidité. Il faut faire beaucoup de pédagogie et beaucoup d’explication. Schœlcher a été un partisan de l’action civilisatrice de la France dans les colonies, mais en même temps il a été un esprit lumineux qui s’est battu pour l’abolition en 1848 et ce n’était pas évident. Aimé Césaire lui-même a parfaitement décrit les contradictions humaines.

Je pense qu’il est important de rappeler que Schœlcher  a fait faire un pas en avant considérable à la société française. Donc, si on ne fait pas ce travail autour des monuments, autour des statues, autour des noms, nous ne ferons pas œuvre de pédagogie et c’est vrai pour Colbert. Je ne dis pas qu’il faut effacer les noms ou enlever les statues, mais peut-être ajouter de nouveaux noms dans certains cas de personnalités, d’hommes et de femmes qui ont été de grandes figures de la liberté et du combat contre l’esclavage… Je crois qu’il faut que l’on invente notre nouveau Panthéon ensemble, dans le débat public.
 

Destructions de statues


C.C. : Ne faudrait-il pas un acte fondateur fort comme un musée de l’esclavage dans l’Hexagone ?    

J.-M. A. : Oui, je crois qu’il faut franchir une nouvelle étape. Les événements nous permettent d’accélérer le mouvement.
 

La création de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage est un progrès, mais je vois, pour ma part, la nécessité à l’échelle nationale de créer, un jour, un musée qui raconte cette histoire à tous les français. La République française s’honorerait à le faire.


Déjà, il y a un progrès avec le Mémorial à la mémoire des victimes de l’esclavage. Le concours d’architecture est lancé, l’appel à candidature pour les artistes aussi. Les candidats retenus proposeront ensuite un projet pour qu’à la fin de l’année 2021 nous puissions inaugurer enfin ce Mémorial dans le jardin des Tuileries, là où fut votée la première abolition de l’esclavage en France.  

Musée de l'esclavage dans l'Hexagone




 
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