Serge Romana : "Naître de l’esclavage, un crime contre l’humanité, quel malheur !" [#MaParole]

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MaParole Serge Romana
©Cécile Baquey

Professeur en génétique à l’hôpital Necker-enfants malades à Paris, militant de la reconnaissance de l’histoire de l’esclavage, Serge Romana a fondé l’association CM98 (Comité Marche du 23 mai 1998). A l’occasion des 20 ans de la loi Taubira, il évoque son parcours dans #MaParole.

De son enfance au Moule, Serge Romana a gardé une passion pour la politique. Très tôt, grâce à sa tante Charlotte, proche de Rosan Girard, le fondateur du Parti communiste guadeloupéen, il s’est imprégné des débats qui agitaient la société guadeloupéenne. Mais d’esclavage, il n’était alors pas question.

 

#1 Une enfance militante

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Ses parents se sont rencontrés à Paris. Et c’est là que Serge Romana est né. À trois ans, il a découvert la Guadeloupe. Ainé d’une fratrie de cinq garçons, il aimait jouer au football, suivre les discussions des grands et se plonger dans Tout connaitre, une encyclopédie pour enfant qui l’a durablement marqué. Sa mère était médecin et son père professeur dans un lycée technique. La vie était joyeuse au Moule, sa commune, jusqu’à ce jour terrible du 10 octobre 1969. Le père de Serge Romana a péri dans un accident. Il n’avait que 40 ans. Sa mère a été hospitalisée dans l’Hexagone. La famille a alors déménagé au Raizet. Les oncles et les tantes ont apporté leur aide à la fratrie de cinq garçons.

Au collège au Moule puis au lycée Baimbridge, Serge Romana a étudié sans vraiment savoir ce qu’il souhaitait faire. "Je n’avais pas le niveau en maths et en physique pour devenir ingénieur alors j’ai choisi la médecine car j’aimais bien la biologie". Comme il était du genre "compétiteur", il a réussi le concours de médecine à Tours. Puis il a commencé à s’intéresser aux débats politiques qui agitaient la jeunesse antillaise et à militer pour l’indépendance.

 

#2 La marche du 23 mai 98

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Serge Romana a terminé tant bien que mal ses études de médecine tant le militantisme lui prenait du temps. Il a alors décidé de repartir en Guadeloupe pour y faire son internat auprès du docteur Camille Berchel. "C’était un homme extraordinaire, le père de la pédiatrie en Guadeloupe. Il m’a tout appris", déclare-t-il. Serge Romana a donc fait ses premières armes en tant que pédiatre et là contre toute attente, le professeur Berchel l’a poussé à se spécialiser en génétique. "La génétique je n’y comprenais rien", avoue aujourd’hui Serge Romana, mais les études à Paris l’ont passionné. Sa thèse lui a permis de faire "une découverte très intéressante sur l’anomalie la plus fréquente dans les leucémies aigües de l’enfant".

Serge Romana espérait mettre toutes ses connaissances en pratique en Guadeloupe, mais, à l’époque, on manquait d’anesthésistes et pas de généticiens. Le jeune médecin est donc entré à l’hôpital Robert Debré puis à Necker à Paris. Et encore une fois, le virus du militantisme l’a rattrapé. Avec des amis, son épouse Viviane, il a organisé une marche silencieuse en mémoire des esclaves le 23 mai 1998. La marche a été un grand succès. "Personne ne s'y attendait". 30 à 40 000 personnes ont répondu à l'appel. Serge Romana a alors fondé avec d’autres, l’association CM98. Avec sa femme Viviane Romana, ils ont aussi créé des groupes de parole, et les militants ont commencé à recenser les noms des anciens esclaves.

 

#3 La loi Taubira, 20 ans après

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Le professeur de médecine n’oubliera jamais le coup de fil d’une militante du CM98. Elle lui révélait que son ancêtre Juliette alors âgée de 30 ans, matricule 5322, ainsi que son fils Charles Volange, 2 ans, matricule 9812, avaient été nommé Romana, le 14 septembre 1848. Quand il a reçu cet appel, le professeur Romana se souvient qu’il se tenait au mur, tellement l’émotion était forte.

Par la suite les militants du CM98 se sont rendus aux archives à Paris, mais aussi en Martinique, pour photocopier le plus de documents possible et retrouver le plus de noms d’anciens esclaves afin de de les mettre "en valeur dans des livres, des expositions et bientôt aux Tuileries", précise Serge Romana. 140 000 personnes ont ainsi été recensées. Toute cette somme d’informations est consultable sur le site Anchoukaj.

Pour Serge Romana, la loi Taubira du 10 mai 2001 qui fête cette année ses 20 ans est arrivée dans la droite ligne du mouvement initié par la marche du 23 mai 1998. C’est une loi qui reconnait la souffrance des descendants d’esclaves et qui met en évidence que l’histoire des Antillais, des Guyanais et des Réunionnais est fondée sur un crime contre l’humanité. Or selon le généticien "C’est toujours compliqué d’avoir comme acte de naissance, un crime contre l’humanité". "À l’époque, on se disait est-ce que nous comprenons très bien ce que veut dire naitre dans un crime contre l’humanité et je pense que cette réflexion n’a pas été menée jusqu’au bout", déclare aujourd’hui Serge Romana.   

À partir de 2006, la date du 10 mai a été officiellement célébrée chaque année dans le jardin du Luxembourg. Mais la date du 23 mai, à laquelle Serge Romana a toujours tenu, a été menacée de disparaitre de la loi égalité réelle en 2017. "C’est une date populaire, ce que n’est pas le 10 mai. Le 10 mai commémore l’abolition et le 23 mai la mémoire des victimes", tient à préciser le généticien. Ulcéré par la position du Sénat qui menaçait de passer le 23 mai aux oubliettes, Serge Romana a fait une grève de la faim en janvier 2017 devant le palais du Luxembourg.

Après un lobbying actif du CM98, le Sénat a finalement reconnu dans la loi égalité réelle les deux dates du 10 mai et du 23 mai. "Un groupe humain qui n’honore pas ses aïeux" ne peut pas "avoir une mémoire commune", estime le médecin.  Or si "cette mémoire est honteuse", ce groupe "va éternellement errer". C’est contre cette menace qu’il qualifie d’ "errance identitaire" que Serge Romana a décidé depuis 1998 de se battre sans relâche.

Serge Romana grève faim
Devant le Sénat, Serge Romana a commencé une grève de la faim dans le froid. ©TDB

Prise de son : Bruno Dessommes.

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♦♦ Serge Romana en 5 dates ♦♦♦

 

14 septembre 1848

Juliette matricule 5322 est nommée Juliette Romana

►17 juin 1955

Naissance à Paris

►10 octobre 1969

Mort d’Ary Romana (le père de Serge)

23 mai 1998

Marche à Paris

►17 juin 2005

Habilitation à diriger des recherches