Le nickel calédonien fragilisé en cette fin d'année 2020

chronique économique
NICKEL
Transporteur du minerai de nickel dans l'attente d'un navire en Nouvelle-Calédonie ©Nicolas Alain-Petit

Un calme précaire est de retour à l’usine du Sud et autour des centres miniers de la SLN. Mais un grand complexe industriel est à l’arrêt et un autre a été privé de minerai. Des millions de dollars ont été perdus alors que le cours du nickel est en forte hausse.

Une ligne de fracture a été atteinte, mais le pire a été évité pour le nickel calédonien. "C’est grâce au volontarisme de Sébastien Lecornu, le Ministre des Outre-mer et à celui de responsables politiques calédoniens des deux bords (indépendantistes et loyalistes ndlr)", a estimé le principal analyste londonien du nickel. Jim Lennon conseille les investisseurs internationaux à travers des  "expertises-pays" pour le compte du géant bancaire australien Macquarie. "L'industrie calédonienne va s'en sortir, je ne crois pas qu'on aille vers le point zéro, même si l'Indonésie est prête à prendre le relais" a poursuivi M. Lennon. D'autres experts, y compris français, n’auront pas fait preuve de la même tempérance allant jusqu'à évoquer le "bourbier du nickel".

Au mois de décembre, le "métal du Diable", comme on surnomme le nickel, a entrainé le Territoire dans une tourmente violente et usante, et d'abord pour les salariés du secteur, mineurs et métallurgistes, qui sont parmis les plus compétents de l'industrie mondiale. Au-delà des dégradations commises, le Territoire a perdu des parts de marché face à ses concurrents mondiaux.

Des parts de marché perdus

Conséquence concrète du blocage des mines de la SLN et de la chute de la production de ferronickel à l’usine de Doniambo, plusieurs contrats, notamment européens, auraient échappé au producteur calédonien. Au bénéfice de ses concurrents indonésiens mais aussi macédoniens et ukrainiens. "Il a fallu faire un choix, indique un sidérurgiste européen de l’inox, sous couvert d’anonymat, nous avons acheté du ferronickel chez d’autres métallurgistes, trop d’incertitudes ont pesé sur les livraisons de la Nouvelle-Calédonie en décembre, et pour janvier on ne sait pas".

Pour l’usine du Sud (Vale-NC), qui relevait la tête avec une production plébiscitée par les fabricants de batteries pour les voitures électriques, c’est tout aussi compliqué. Ses contrats futurs sont fragilisés. A titre d’exemple, il faudrait un retour rapide à la normale pour convaincre l'un des plus importants producteurs de batteries d’Europe du Nord de ne pas se tourner vers les usines canadiennes ou finlandaises. Il utilise le composant spécifique de nickel (NHC) de l’usine du Sud pour les batterie de Volvo et de l’industrie automobile allemande. Que va-t-il faire, à présent qu’il n’en reçoit plus ? 

L’usine du Sud à l’arrêt, pour au moins un mois, la SLN qui tourne au ralenti, l’usine du Nord (KNS) entourée d’un voile de mystère, voilà pour le tableau, il n'est pas reluisant.

La production calédonienne en chute

L’industrie calédonienne du nickel, fragilisée face à ces concurrents mondiaux, est observée par la Bourse des métaux de Londres, en fonction des dépêches du Metal Bulletin, de Bloomberg, de l'AFP ou de l’agence Reuters. Depuis début décembre, les analystes du marché mondial ont assisté en direct, sur leurs écrans, à la chute des courbes de la production de nickel du Territoire. "Comme tous les grands producteurs mondiaux, nous suivons heure par heure la production de la Nouvelle-Calédonie" avait indiqué Matthew Chamberlain, le Président du London Metal Exchange (LME), à Outre-mer 1ère. En cette fin d’année, porté par la demande mondiale de nickel, le LME s’intéresse d’abord aux pays "business friendly"

Paroles d'analystes

"Le marché du nickel est mondial et les producteurs sont nombreux. Le marché et la Chine peuvent donc se passer de la Nouvelle-Calédonie, tout au moins à court terme", a estimé Andy Farida, analyste du Metal Bulletin de Londres. Et Robin Bahr, un de ses collègues du LME de constater aussi que "le marché du nickel a besoin de la Nouvelle-Calédonie, sinon les cours du métal vont flamber et dépasser 20.000 dollars la tonne, et c’est ce qu’espèrent les spéculateurs". 

LME
London Metal Exchange ©Alain Jeannin

Trois usines de nickel en souffrance

Pour autant, dire que la situation des trois grandes usines du Territoire est incertaine, relève de l’euphémisme. Rien n’est réglé pour l’usine du Sud, malgré l’accord fragile conclu avec le négociant suisse Trafigura. Ce dernier focalise l’opposition des indépendantistes calédoniens et de leurs compagnons de route.  Mais pour eux aussi, la situation est difficile. L'usine du Nord qu’ils cogèrent avec la multinationale Glencore éprouve de grandes difficultés. Une analyse de Bercy avait pointé le montant très élevé de la dette que détient le négociant suisse sur son partenaire calédonien.

Un récent article du Monde, en date du 24 décembre, révèle que l’usine du Koniambo (KNS) – fleuron industriel des indépendantistes et du négociant suisse Glencore - serait en grande difficulté, tout comme la SLN : "un mandataire ad hoc a été nommé pour chacune d'entre elle", précise le journaliste Patrick Roger. Cette mesure de sauvegarde n'a pas fait l'objet de commentaires. 

Des millions d'euros perdus

Au total, les dégradations commises contre les matériels miniers de l’usine du Sud dépasseraient les 10 millions d’euros, auxquels il convient d’ajouter près de 20 millions d’euros de perte de production. Pour la SLN, le bilan des pertes pourrait atteindre 12,5 millions d’euros a précisé Guillaume Vershaeve, directeur général de la société, dans une interview aux Nouvelles Calédoniennes.

Eramet a ouvert une nouvelle page

A  l’inverse de ce qui se produisait jusqu’alors, la cotation boursière du groupe Eramet n’a pas été impactée par la situation de la SLN. L’action a progressé, alors qu’elle aurait dû logiquement baisser. "Le cours du nickel est à un niveau de prix stratosphérique et Eramet en produit en Indonésie,avec un partenaire chinois de premier plan, tout en étant porté par son projet hydro métallurgique, toujours en Indonésie, avec le groupe allemand BASF, voilà ce qui compte pour les marché financiers", a indiqué Fabien Farigoule, expert du nickel et analyste financier d’Alpha Value.

Les résultats d’Eramet devraient néanmoins être fragilisés par les pertes de la SLN au mois de décembre, alors que depuis septembre l'usine de Doniambo était de nouveau rentable. Faisant face à une situation compliquée, le groupe français dément fermement avoir l’intention de quitter la Nouvelle-Calédonie, "nous avons été impressionnés par la mobilisation de nos équipes de la SLN pendant le blocage de nos mines, cela nous encourage à trouver des solutions même si c'est usant", a déclaré un proche de la direction du groupe à Outre-mer 1ère. La serpentine de Kouaoua qui transporte le minerai de l'usine de Doniambo a été de nouveau incendiée le 20 décembre dernier.

Un secteur et des milliers d'emplois menacés

L’industrie du Territoire, qui est l’un des dix premiers producteurs mondiaux de nickel, est sur les genoux. Pour le gouvernement français, il importe désormais que tous les acteurs calédoniens prennent la mesure de la gravité de la situation et trouvent des solutions qui permettent aux usines de fonctionner et de produire normalement.

La dette Covid de la France a dépassé 2.674 milliards d’euros et les moyens de l’Etat sont limités, bien plus en tout cas qu’en 2016 pour la dernière opération de sauvetage de l’industrie calédonienne. Alors que l'année 2020 s'achève et que l'avenir est incertain, les usines de nickel ne sont pas immortelles... 

Cours du nickel au LME de Londres le 28/12/2020 : 17.032 dollars par tonne + 0,93 %. Progression depuis le 1/1/2020 + 21 %. Progression sur trois ans +41 %.