"J’étais devenue sa chose" : une victime de violences conjugales témoigne

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Collage violence faite aux femmes
Un collage dans les rues de Paris en février 2020 appelle les femmes à dénoncer les violences dont elles sont victimes. ©Amaury Cornu /Hans Lucas via AFP
Pendant près de dix ans, Solange a été victime de son mari violent. Sans lever la main sur elle, il la détruit à coup d’insultes et de brimades. A l’occasion de la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, elle raconte son histoire.
Dans ses cauchemars, il est « très, très grand ». Et elle « toute petite ». Dans la réalité, son compagnon l’insulte, la coupe de toute vie sociale, la rabaisse. Il y a dix ans, c’était le quotidien de Solange (le prénom a été changé). D’origine martiniquaise, Solange a la cinquantaine, deux enfants, et un emploi dans les ressources humaines.  Elle accepte de témoigner anonymement, pour alerter les femmes qui pourraient se reconnaître dans son histoire. 

"Je suis sûre qu’il y a beaucoup de femmes qui vivent ce que j’ai vécu. Surtout avec ce confinement actuel. Moi, c’est quand il n’était pas là que je vivais. Et dès qu’il était dans la maison, c’était fini. Alors imaginez être confinée avec cette personne…", soupire-t-elle. Pendant le premier confinement, les appels reçus par le 3919, le numéro d’urgence pour les femmes victimes de violence, ont bondi de 400%.  
 

Une violence morale destructrice

La violence, surtout si elle n’est pas physique, peut être difficile à déceler. "Imaginez une vie parfaite. Pour tout le monde tu as de la chance, tu as un mari qui te gâte, tu as une belle maison, des voyages, des cadeaux. Par contre, à partir du moment où les portes étaient fermées, c’était autre chose", raconte Solange.

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Peu à peu, son mari la coupe du monde. Il l’empêche de voir ses amis, limite ses contacts avec sa famille. Insulte après insulte, Solange perd confiance. "J’avais peur, j’étais devenue sa chose", confie-t-elle. Son compagnon décide de tout, jusqu’aux vêtements qu’elle doit porter. A la moindre contrariété, il l’empêche de dormir pendant des heures. Plusieurs fois, il la laisse sur le bas-côté après une dispute en voiture, même de nuit, même sur l’autoroute.

Après avoir amené ses filles à l’école, elle reste dans les escaliers le plus longtemps possible, pour ne pas se retrouver seul à seul avec son mari. Parfois, elle se réfugie dans la chambre de ses enfants. Un jour elle prend sa fille dans ses bras, et s’en sert comme d’un bouclier. Elle ignore s’il l’aurait frappée si l’enfant n’avait pas fait barrage, mais se décide à porter plainte. Par peur, et n’ayant nulle part où aller avec son bébé de quelques mois, elle se ravise. 

Solange songe au suicide, ne passe pas à l’acte, pour ses enfants.


Des violences jusqu’à deux fois plus élevées que dans l'Hexagone

"La violence s’immisce dans le couple insidieusement. Souvent c’est de la violence morale. Et petit à petit commence à venir la violence physique, explique Pierre Fourel, le vice-président d’Horizons, une association créée par des ultramarins pour venir en aide aux femmes victimes de violence. On retrouve souvent cette chronologie, on a parfois des couples qui sont violents dès le départ, mais c’est plus rare."

En Martinique et en Guadeloupe, une femme sur cinq serait victime de violences conjugales. C’est deux fois plus que dans l'Hexagone. Outre-mer, comme dans l’Hexagone, ces chiffres sont sous-estimés. Par honte, par peur des représailles, de nombreuses femmes ne parlent pas.
  Retrouvez le rapport du Conseil économique social et environnemental sur les violences faites aux femmes dans les Outre-mer.

Pour expliquer cette surreprésentation des violences en Outre-mer, les experts interrogés sur le sujet par le Sénat en mars dernier évoquent plusieurs hypothèses. Parmi elles, on retrouve la question de l’insularité - il est plus difficile de dénoncer un compagnon violent dans une petite communauté- et celle de la précarité.  "Les facteurs sociaux sont une part importante du problème, rappelle Pierre Fourel. Une femme qui a des revenus peut s’extirper, prendre une chambre d’hôtel pour quelques jours, mais une femme qui n’a aucun revenu, qui dépend de son mari, est une femme qui n’a aucune issue."
 

La renaissance

Pendant des années, Solange ne dit rien. "Je ne me rendais pas compte qu’il y avait un problème. Je me disais 'je ne suis pas à plaindre, j’ai ce qu’il me faut'. Je me disais que c’était peut-être ça, la vie de couple", raconte-elle. C’est une amie qui la sort de l’enfer, en lui ouvrant les yeux sur la toxicité de son compagnon. Quand elle accepte d’en parler, tous ne la croient pas, même dans son entourage familial.
 

Il faut accepter de repartir de zéro.

Solange, victime de violences conjugales.



Elle finit par partir. Solange met 8 000 kilomètres entre elle et son mari, quitte l'Hexagone pour les Antilles, demande le divorce. Ses deux enfants sous le bras, elle débarque dans un appartement vide. "Il faut accepter de repartir de zéro", dit-elle, comme pour encourager celles qui n’osent pas fuir. Pendant des mois, elle a peur d’entendre la porte s’ouvrir. Mais aujourd’hui, son logement a des airs de victoire. "Quand je regarde mon appartement, la moindre chose, le moindre couvert, c’est par moi-même que j’ai pu me l’offrir", confie-t-elle, emplie de fierté. 

Dix ans après avoir refait sa vie, on entend un large sourire dans sa voix lorsqu’elle parle de sa reconstruction. Sa « renaissance » comme elle dit. "Je me dis 'mais comment ai-je pu avoir peur de lui ?' Tu n’as plus d’ascendant sur moi, nous en sommes au même point." Enfin pas tout à fait. "J’ai inversé. C’est moi la grande, et lui est tout petit."
 

Le confinement augmente les violences

Depuis l'apparition du Covid-19, les périodes de confinement sont propices à l'augmentation de ce phénomène de violences. Regardez ce reportage Outre-mer la 1ère :