Les sœurs Nardal, militantes de la cause noire et féministes avant l’heure

Deux ouvrages inédits, une biographie et une anthologie, mettent en lumière le profil précurseur des sœurs Nardal.
Deux ouvrages inédits sur les sœurs Nardal sont publiés cette semaine. Léa Mormin-Chauvac présente la première biographie des sœurs martiniquaises, quand Brent Hayes Edwards rassemble les écrits de Paulette Nardal dans une anthologie. Deux livres qui soulignent la modernité de ces femmes de lettres.

Et si Paulette Nardal était plus que la "marraine" de la négritude ? Depuis quelques années, la Martiniquaise et ses sœurs, qui tenaient un salon littéraire à Clamart il y a un tout juste un siècle, sortent tout doucement de l'oubli. Leurs noms ornent une rue du XIVᵉ arrondissement de Paris, leurs visages s'affichent dans des documentaires et leurs textes se lisent dans des recherches universitaires. 

Une reconnaissance parcellaire. Tels des explorateurs, les journalistes et les chercheurs doivent recoller les pièces du puzzle de leurs vies pour en avoir un aperçu global. Mais grâce à la publication simultanée de deux ouvrages sur les sœurs Nardal cette semaine, il est désormais possible de (re)découvrir ces pionnières du combat contre le racisme et pour la cause des femmes. 

La première biographie

Cent ans après l'arrivée des sœurs Nardal à Paris, la journaliste Léa Mormin-Chauvac publie aux éditions Autrement leur première biographie intitulée Les Sœurs Nardal : À l'avant-garde de la cause noire. Dans cet ouvrage, la Martiniquaise, qui ne connaissait pas ses compatriotes jusqu'à peu, retrace le destin extraordinaire de cette fratrie uniquement composée de sœurs, un ensemble qu'on appelle une sororie.

Sept femmes de lettres et musiciennes qui, chacune à leur manière, ont guidé les Martiniquais et les Noirs en général, vers la "conscience de race". Dans une biographie aux notes d'enquête, Léa Mormin-Chauvac, avance, se questionne et rassemble les morceaux pour produire un récit nuancé de la vie des sœurs Nardal. 

Des sœurs moins connues

"Je voulais un peu déplacer le focus de Paulette, pour apporter des éléments sur les autres sœurs, comme Andrée ou Jane, précise Léa Mormin-Chauvac. Par exemple, Jane Nardal, a énormément participé à poser les fondations de la négritude." Avec son texte L'Internationalisme noir, publié en 1928 dans la revue La Dépêche Africaine, Jane Nardal appelle déjà les Noirs africains, afro-américains et antillais à s'unir. 

Les sœurs Nardal font partie des premières femmes noires à étudier à la Sorbonne.

Une contribution à l'émergence de la négritude, peu, voire pas reconnue par les chantres du mouvement : Césaire, Senghor et Damas. Pourtant, c'est bien à Clamart, dans le salon des sœurs Nardal, que ces penseurs se sont rencontrés, au milieu d'une émulation intellectuelle sans pareille. 

Des figures réduites ou oubliées

Alors, oui ou non, les sœurs Nardal sont-elles à l'origine du concept de négritude, un mouvement dont elles auraient été exclues ? Comme une énigme mystique, la journaliste traîne tout le livre durant cette interrogation, qui reste finalement sans réponse. 

" Je suis partie du constat affirmé qu'elles étaient des femmes que Césaire a voulu invisibiliser, il y a de ça, mais c'est plus complexe", reconnaît l'auteure de la biographie. En posant des questions, plutôt qu'en apportant des réponses, la journaliste donne de l'épaisseur à ces femmes souvent réduites à la figure de "marraine", plus que penseuse. 

Une traductrice indispensable

Dans leur salon, les sœurs Nardal ne se contentaient pas de servir le thé. Bilingue en anglais, Paulette Nardal était la traductrice de tous les artistes afro-américains qui débarquaient à Paris. C'est grâce à elle, que les Afro-américains, les Africains et les Antillais ont pu échanger, et s'unir, comme le théorisait Jane Nardal.  En plus de créer un terreau fertile à l'émergence d'idées, les Martiniquaises, avaient leur propre pensée qu'elles n'hésitaient pas à partager.

A gauche, Paulette Nardal et ses soeurs au 7 rue Hébert à Clamart, circa 1931, autour de Léopold Sédar Senghor.

Sous le statut de rédactrice, Paulette Nardal a contribué à de nombreuses revues. À son retour en Martinique, elle a même fondé le journal La femme dans la cité où elle exhorte les Martiniquaises qui viennent d'obtenir le droit de vote à se rendre aux urnes. En l'absence d'un recueil qui compilerait tous ses textes, ses écrits se sont dispersés au gré du temps et des flammes qui ont brûlé la maison familiale en 1956. 

 Une parole difficile à résumer

" Je pense aussi qu'elles portaient une parole qui était difficile à entendre et à résumer, ajoute Léa Mormin-Chauvac. Elles véhiculaient un combat d'émancipation et de fierté, tout en soulignant l'apport de l'Europe et de l'Occident. C'était une parole très nuancée." Alors qu'à la même époque, les idées communistes et socialistes prenaient de l'ampleur, prônant l'anticolonialisme. Une position jamais revendiquée par Paulette Nardal. "Elle sentait un peu la naphtaline à côté des autres", résume la biographe. 

Grâce à l'ouvrage Paulette Nardal: Écrire le monde noir, publié ce vendredi aux éditions Ròt-Bò-Krik, une quarantaine d'écrits de Paulette Nardal, dont certains n'ont encore jamais été dévoilés au grand public, sont désormais compilés dans cette première anthologie francophone. Et sa pensée, un peu plus accessible. 

Un "penseur social"

"Malgré son côté conservateur, il y a chez elle un côté innovateur et expérimentaliste. Dans le même article, elle va parler de la condition des femmes antillaises à Paris, puis du nationalisme en Égypte, pour finir sur le negro-spiritual aux États-Unis."

Brent Hayes Edwards, auteur de l'anthologie aux côtés d'Ève Gianoncelli.

 

L'Antillaise, marchande des rues, On défrise les cheveux crépus ou Danses au soleil : biguine et rumba, Paulette Nardal alterne sans difficulté entre la culture, la politique et l'international. À travers ces différents articles, émerge en filigrane son attrait marqué pour la condition des femmes antillaises. " C'est un intérêt très persistant pour elle, appuie Brent Hayes Edwards, qui la décrit comme un "penseur social". Et c'est frappant puisque c'est un fil que l'on retrouve dans tous ses écrits."

Une féministe précurseuse

Dans son texte le plus connu, Éveil de la conscience de race, Paulette Nardal crée déjà un lien entre race et genre, comme catalyseur de discrimination. Aujourd'hui, on pourrait qualifier l'engagement de Paulette Nardal de féminisme intersectionnel. C'est-à-dire, qu'elle entend lutter contre une convergence de facteurs de discriminations vécues par les femmes comme les oppressions ethniques, mais aussi religieuses, sociales et économiques.

Dès 1932, Paulette Nardal écrivait : 

" Les femmes de couleur vivant seules dans la métropole moins favorisées jusqu'à l'Exposition coloniale que leurs congénères masculins aux faciles succès, ont ressenti bien avant eux le besoin d'une solidarité raciale qui ne serait pas seulement d'ordre matériel : c'est ainsi qu'elles se sont éveillées à la conscience de race."

Paulette Nardal

" Aujourd'hui, ses écrits nous parlent"

Un siècle plus tard, les textes de Paulette Nardal ne sentent pas la naphtaline, loin de là. " Aujourd'hui, les écrits de Paulette Nardal nous parlent, insiste depuis New York, Brent Hayes Edwards. On vit un moment où la conscience raciale est mise en avant. Paulette Nardal nous rappelle que c'est quelque chose d'ancré, de très profond, et qui ne doit pas seulement être compris au niveau de la France, mais au niveau mondial." 

" Ce que j'entends dans leurs textes, c'est qu'elles se considéraient profondément françaises et qu'elles suggéraient déjà une autre proposition de la citoyenneté française. Une vision moins étriquée. Pour moi, ça fait écho à notre époque. À cette idée que l'identité française est multiple."

Léa Mormin-Chauvac, auteure de la biographie

Sorties de l'ombre, les sœurs Nardal peuvent désormais devenir des modèles pour les luttes actuelles, et à venir.