Octave Cestor : "Nantes, premier port négrier en France, a continué la traite, même au 19e siècle quand c'était illégal" [#MaParole]

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Octave Cestor #MaParole
©Cécile Baquey
Il est l’un des pionniers de la reconnaissance de l’histoire de l’esclavage dans l’Hexagone. À Nantes, premier port négrier de France du 17e au 19e siècle, Octave Cestor a fait entendre la voix des originaires d’Outre-mer. Un combat difficile. Son témoignage précieux dans #MaParole.

Militant puis élu socialiste, fondateur de plusieurs associations, fonctionnaire à Nantes, Octave Cestor a œuvré toute sa vie pour la reconnaissance et la diffusion de l'histoire de l'esclavage. Grâce à son action, la ville de Nantes, historiquement premier port négrier, a été précurseure. Son combat n'a pas été un long fleuve tranquille. Il s'est parfois heurté à des refus et des incompréhensions. Dans #MaParole, il critique notamment l'ancien maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, aujourd'hui président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage.

#1 Une enfance au Morne-Vert

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Toute sa vie, Octave Cestor a été confronté au racisme. D’abord au Morne-Vert en Martinique. Ses parents étaient clairs de peau et selon Octave, c’était un handicap. "On était considéré comme des traîtres", dit-il aujourd’hui. En plus, à la maison, ça ne rigolait pas. Octave Cestor était le troisième d’une fratrie de neuf enfants, le premier garçon de la famille. Il se souvient des corrections qu’on lui infligeait. "A l’époque, c’était comme ça l’éducation", raconte-t-il. Son père voulait qu’il soit agriculteur comme lui, mais Octave n’en avait absolument pas envie. Il avait plus de plaisir à aider à l’épicerie de sa mère qui faisait crédit.

Il y avait parfois de bons moments au Morne-Vert, en particulier quand la maison se transformait en dancing et en salle de jeux. On faisait la fête et Octave aimait ça. Mais un jour, après une séance de jeux qui a mal tourné, il y a eu un crime devant les yeux du jeune Martiniquais qui n’a jamais pu oublier la scène. Après ce traumatisme, Octave Cestor est parti étudier à Fort-de-France. Même si la vie n’était pas toujours facile au Morne-Vert, il avait la nostalgie de sa famille et de sa commune. Une fois le bac en poche, il a décidé de s’engager dans l’armée. Sa mère a signé à la place de son père, car ce dernier n’arrivait pas à se faire à l’idée que son fils aîné ne reprenne pas la terre.

 

#2 L'armée, un calvaire

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Une fois dans l’Hexagone, Octave Cestor s’est retrouvé à Nantes, à Mourmelon puis à Orléans. Globalement, dans l’armée, ça s’est très mal passé pour lui. Victime de brimades, de séances d’humiliation, il ne garde que de mauvais souvenirs de ces sept années. Il a surtout ressenti beaucoup de racisme à son égard. "En Martinique, on me reprochait d’être blanc. Ici, dans l’Hexagone, on me traitait de "négro". Je ne savais plus qui j’étais".

Après une pause en Martinique, Octave Cestor a repris les choses en main. Il a passé un concours administratif et a commencé une carrière de fonctionnaire à l’Insee à Nantes. En parallèle, il a fondé une association qu’il a baptisée Combit DOM en référence à ces réunions que les neg marrons, les esclaves fugitifs, organisaient pour se retrouver. C’est ainsi qu’il a décidé d’organiser le 27 avril 1986 le premier lancer de fleurs dans la Loire en hommage aux esclaves. "20% de la cargaison des bateaux négriers, c’est-à-dire 20% des esclaves, étaient balancés en mer, une horreur", souligne-t-il. 

L’association Combit est devenue Mémoire de l’Outre-mer en 1989. A partir de cette date, Octave Cestor a milité pour l’organisation d’une exposition sur l’histoire de l’esclavage. Nantes a été le premier port négrier en France, "42% de la traite française est passée par Nantes", souligne Octave Cestor. C’est ainsi qu’à Nantes en 1992, sous la pression d’un collectif d’associations, l'exposition Les anneaux de la mémoire a vu le jour et permis au public de découvrir l’histoire de l’esclavage. Plus de 400 000 personnes se sont rendues à cette exposition. Un succès auquel Octave Cestor ne s’attendait pas. L’homme a donc poursuivi son combat pour la reconnaissance de cette histoire.

#3 Le militant de Nantes

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En 1997, Octave Cestor a repris son bâton de pèlerin pour plaider auprès du maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, en faveur de la tenue d’une cérémonie d’envergure autour du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Il voulait qu’on pose une plaque en mémoire des esclaves. On lui a répondu "non". Un jour à l’association, un jeune militant lui a parlé d’une amie artiste aux Beaux-arts qui avait une idée de statue pour célébrer l’abolition de l’esclavage. Octave Cestor et ses amis ont accepté avec enthousiasme. Tout s’est fait dans le plus grand secret. Et c’est ainsi que le jour de la cérémonie une statue représentant une esclave se libérant de ses chaînes a été révélée au public composé de nombreux officiels : le préfet, le maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, ainsi que des députés.

Une opération coup de poing dont 23 ans après, Octave Cestor n’a rien oublié. "C’était un choc, raconte-t-il avec émotion, il y avait des milliers de personnes sous le quai de la Fosse". Quelques jours après, la statue a été vandalisée, mais cela n’a en rien entravé la volonté du militant et de ses acolytes. Ils voulaient un musée, ils ont obtenu, après 14 ans de lutte, un mémorial, malheureusement "enterré", déplore le militant. Octave Cestor aura œuvré toute sa vie pour cette reconnaissance de l’histoire de l’esclavage à Nantes, il a véritablement changé la donne. Aujourd’hui, il y a le mémorial et sur la route piétonne qui y mène, tous les bateaux négriers sont représentés par des plaques. On peut lire les noms des 1900 navires négriers, la date de leur départ de Nantes et imaginer l’horreur. Octave Cestor a fait sienne la phrase d’Erik Orsenna gravée sur son épée d’académicien : "la mémoire est la santé du monde".

Octave Cestor à l'entrée du mémorial de l'abolition de l'esclavage
©LS

A la prise de son : Anatole Debeaumont.

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♦♦ Octave Cestor en 5 dates ♦♦♦

►1947

Naissance au Morne-Vert

►1967

Arrivée à Nantes

1983

Création de Combit DOM

►27 avril 1986

Premiers jets de fleurs en mémoire des esclaves

23 mars 2012

Ouverture du Mémorial à Nantes