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Les salafistes tissent leur toile à Mayotte [ENQUETE]

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Mosquée salafiste Koungou
Prière du vendredi à la mosquée de Koungou ©Gervais Nitcheu
Les prédicateurs islamistes ne seraient qu’une quinzaine à Mayotte. Mais leur efficacité opérationnelle est grande. En deux ans, ils ont réussi à accroître, de manière significative, le nombre d’adeptes du salafisme sur l’île.
 
Sur la barge, qui assure des liaisons quotidiennes entre Grande Terre et Petite Terre, ce jour-là, une femme, portant le niqab, promène son regard sur le lagon magnifié par un flamboyant coucher de soleil. De temps en temps, elle égrène son chapelet en récitant des versets du Coran, dans l’indifférence des centaines de passagers qui se trouvent à bord du bateau. La scène est banale à Mayotte.

« Ça ne choque plus personne, ici », témoigne une passagère métropolitaine, installée depuis six ans dans le département. Et de s’indigner : « C’est triste ; à mon arrivée en 2012, on ne voyait pas de djaoulas dans les lieux publics. » Aujourd’hui, pas un pas sans croiser ces adeptes de la pratique d’un Islam traditionnaliste. Ils arpentent de jour comme de nuit les rues des 17 communes de l’île aux parfums.
 

Un ex djihadiste à la manoeuvre

De toute évidence, il flotte comme un parfum de radicalisation islamiste sur Mayotte. Lentement mais sûrement, la mouvance salafiste s’incruste dans la société. Ses figures mahoraises les plus marquantes ont des profils aussi divers que variés.

YBA impressionne par sa barbe particulièrement fournie. Il est toujours coiffé d’une calotte blanche et vêtu d’un boubou. C’est l’un des célèbres fichés S du département. Ce Mahorais, né il y a une quarantaine d’années à Mamoudzou, est un ancien djihadiste. Il a servi dans les rangs de l’armée de libération du Kosovo (UÇK)  pendant la guerre contre la Serbie. « J’étais dans une unité de déminage, positionnée sur la ligne de front », précise YBA. Et d’ajouter : « J’y ai combattu, pendant quatre mois, pour défendre l’islam et apporter mon soutien à mes frères musulmans, qui étaient massacrés par le régime de Slobodan Milosevic. »

Cet engagement individuel, volontaire et temporaire constitue le principal fait d’armes de ce salafiste, qui commence toutes ses phrases par les formules « Allah Soubhana Wa Ta’ala – Allah, gloire à lui, qu’il soit exalté ! » - ou encore « Allah Bismillah – Au nom d’Allah, le Tout-miséricordieux, le Très miséricordieux. » Aux yeux de ce musulman radical, la participation à la lutte contre les Serbes, ennemis de l’umma, la communauté des croyants, est un devoir religieux exigé du coran. Ce djihad mineur lui permet d’acquérir la notoriété et d’obtenir une grande récompense.

Quelques mois seulement après son retour du Kosovo, YBA se rend en Arabie saoudite. Son séjour dure plusieurs années et il est entièrement pris en charge par le royaume wahhabite. « J’approfondis ma connaissance de l’islam à Médine », souligne-t-il. YBA complète alors sa formation, qui avait débuté quelques années auparavant au Soudan, à l’époque où Hassan Al-Tourabi était l’idéologue du régime au pouvoir et se rêvait en leader du monde musulman en accueillant notamment Oussama Ben Laden avec ses quatre femmes et ses 17 enfants.
 

Ruissellement des fonds saoudiens

Une quinzaine de Mahorais et de Comoriens, vivant actuellement à Mayotte, ont bénéficié de  bourses offertes par l’Arabie Saoudite pour étudier l’islam dans le royaume wahhabite. Ils sont en charge de la propagation de l’idéologie salafiste dans le 101e département français.

En août dernier, l’un d’eux, âgé d’une soixantaine d’années, a été sauvagement tué –après avoir été poignardé à 17 reprises - dans la commune de Labattoir. Formé pendant dix ans à l’université islamique de Medine, après un cursus à l’université Al Azhar en Egypte, le religieux vivait depuis quelques années à Mayotte. Pourquoi et par qui a -t-il été tué ? Mystère. « Il est difficile de dire ce qui s’est pas passé exactement ce jour-là ; nous n’avons pas d’éléments nouveaux depuis quatre mois », confie le procureur de la République. Et Camille Miansoni de souligner : « Avec la création d’un troisième poste de juge d’instruction, l’enquête sur cette affaire pourrait s’accélérer. » Toujours est-il que la mort tragique de cet islamiste mahorais n’a nullement émoussé la détermination de ses « frères », adeptes d’un mouvement fondamentaliste musulman qualifié d’extrémiste. Bien au contraire.

Ces islamistes poursuivent imperturbablement leur double mission d’incitation à la radicalisation et d’appel au djihad. Ils véhiculent leurs messages dans des lieux de culte construits, pour la plupart, grâce à des fonds dont on peine à définir l'origine.

Dans la commune populaire de Koungou, ce vendredi-là, YBA est fier de montrer une grande mosquée encore en chantier. Sur l’origine de l’argent qui sert à financer les travaux, il est quelque peu hésitant. « Une partie des fonds provient des cotisations des fidèles », confie-t-il.  Et l’autre ? « Nos frères du Royaume saoudien nous fournissent une aide financière substantielle », lâche, un peu gêné, un fidèle qui affirme n’avoir jamais été sollicité pour une quelconque cotisation.
Mosquée de Koungou
Prière du vendredi à la mosquée de Koungou ©Gervais Nitcheu

Il n’existe pas de statistiques officielles. Mais, selon des sources concordantes, le nombre de mosquées salafistes est en nette augmentation à Mayotte. Quelques-unes sont déclarées. Elles sont placées sous la surveillance des agents des services spécialisés. Les imams de ces mosquées salafistes « officielles » sont assez souvent généreux. Les fidèles, assidus et particulièrement dévoués, sont repérés et récompensés. « Les imams salafistes reçoivent des monarchies du Golfe – notamment Arabie Saoudite, Qatar  - de l’argent  qui sert parfois à financer le pèlerinage de ces bons musulmans à la Mecque », confie un proche des milieux islamistes mahorais. Et de préciser : « Le voyage et le séjour à La Mecque coûtent environ 4500 euros ; et quand ces fidèles reviennent à Mayotte, ils deviennent des relais de la propagande salafiste dans les villages. »
Mayotte : couple de salafistes à l'embarquement de la barge
Un couple de salafistes à l'embarquement de la barge ©Gervais Nitcheu

A côté de ces lieux de culte et de prière salafistes « conventionnels », existent des mosquées, qui fonctionnent dans la clandestinité. « Dans le village de Dzoumogné, dans la commune de Bandraboua, où je vis, il y a beaucoup de mosquées dans des appartements », témoigne une éducatrice spécialisée qui souhaite garder l’anonymat. Et de souligner : « Personne ne sait ce qu’il s’y passe, ce qui y est dit ; ce sont des lieux dangereux très fréquentés par des djihadistes, des musulmans qui portent la haine en eux. » La plupart de ces mosquées non déclarées échappent à la surveillance de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) et de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI).


Les salafistes mahorais, une menace pour la République

D’après nos sources, plusieurs prédicateurs ou imams salafistes, ayant bénéficié de la bourse de l’Arabie Saoudite, y envoient leurs lieutenants pour prêcher. Et quand ils réussissent à déjouer le dispositif mis en place par la SDAT et la DGSI pour les suivre, ces religieux, pour la plupart fichés S, se rendent personnellement dans ces mosquées radicales clandestines. « C’est probablement dans l’une de ces mosquées sauvages que Radouane Lakdim -  allait souvent pour prier, lors de son bref séjour à Mayotte», affirme un habitant de l’île, inquiet de la montée de l’islamisme dans le département.

D’après des enquêteurs de ces services spécialisés, le Franco-Marocain de 25 ans, qui avait mené des attaques terroristes ayant fait quatre morts – dont le lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame - en mars à Trèbes et Carcassonne, se serait déclaré à Pôle Emploi à Mayotte, du 11 au 31 août 2014. Pendant son voyage -éclair, le djihadiste avait noué des liens plus ou moins solides avec plusieurs islamistes dont un qui vient d’être interpellé à Mayotte dans le cadre d’une commission rogatoire ordonnée par le juge d’instruction chargé de l’enquête sur les attentats revendiqués par le groupe Etat islamique.
« Les ex-boursiers du royaume wahhabite, pour la plupart, utilisent une stratégie basée essentiellement sur la ruse, le double jeu : le jour, ils sont dans des mosquées déclarées, et ont un discours raisonnablement radical, ils sont irréprochables du point de vue judiciaire; la nuit, ils officient dans des mosquées non déclarées », explique un spécialiste des questions de sécurité. Et de noter : « C’est dans ces mosquées clandestines que ces prédicateurs salafistes encouragent des mineurs isolés et des jeunes Mahorais radicalisés à commettre des actes terroristes ou à rejoindre les rangs des groupes armés terroristes dont le groupe Etat islamique en Syrie; ce faisant, la quinzaine de prédicateurs salafistes établis à Mayotte représentent une menace sérieuse pour la sécurité de la République française. »

Les mineurs isolés, recensés à Mayotte, constituent leur cible privilégiée. Ils sont entre 3000 et 6000. Ces jeunes, pour la plupart, abandonnés par leurs parents expulsés vers les Comores, sont en errance dans le 101e département français. Ce sont des potentiels candidats au djihad mineur, des proies faciles, particulièrement prisées par les salafistes. «Presque tous les jours, les imams radicaux leur donnent à manger et les laissent dormir dans les mosquées déclarées ou clandestines », témoigne un fin connaisseur des milieux islamistes mahorais. Et d’expliquer : « ils inculquent à ces jeunes en errance l’idéologie salafiste, en insistant sur l’importance du djihad comme le meilleur moyen d’accéder au paradis. »

Selon nos informations, deux ou trois jeunes sont partis de Mayotte pour aller combattre dans les rangs du groupe Etat islamique en Irak et au Levant. Et, selon les mêmes sources, rien ne laisse penser qu’ils sont les derniers djihadistes de l’île aux parfums.
 
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