Simone Schwarz-Bart : "L’esclavage et la Shoah, ce sont deux histoires en résonance l’une avec l’autre" #MaParole

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Simone Schwarz-Bart
Simone Schwarz-Bart dans #MaParole ©Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Auteure de "Pluie et vent sur Télumée Miracle", Simone Schwarz-Bart a vécu avec André son mari, prix Goncourt 1959, décédé en 2006, une aventure littéraire qui se poursuit encore. Ils ont chacun écrit des romans phares qui parlent de l’esclavage et de la Shoah.

Elle n’est pas née aux Saintes en Guadeloupe, mais à Saintes en Charente-Maritime, en 1938, quelques mois avant la guerre. Mobilisé, son père militaire a demandé à sa mère de partir en Guadeloupe. Simone Schwarz-Bart a donc grandi à Trois-Rivières sous l’œil vigilant de sa mère institutrice.

#1 Amédée et Marie

Elle se souvient dans #MaParole des années de guerre et des larmes de sa mère, morte d’inquiétude de ne pas recevoir de nouvelles de son mari. A cette époque, il y avait pour elle un havre de paix à Goyave. C’est là que vivaient ses grands-parents paternels, un couple qui s’adorait. Amédée Brumant, négociant en vins venu de Bordeaux, avait épousé Marie, une bonne arrivée de Saint-Martin. Les békés faisaient payer au négociant ce qu’ils considéraient comme une mésalliance. Quant à Marie, elle était souvent victime de quolibets pour avoir épousé un blanc. Mais les deux amoureux n’en avaient cure. Ils vivaient dans une communion, un amour qui a durablement marqué Simone qui se nommait alors Brumant.

Le couple a d’ailleurs longtemps vécu sur l’îlet Brumant au large de Pointe-à-Pitre, loin des médisances. Ils y étaient fort heureux avec leurs six enfants jusqu’au passage du cyclone dévastateur de 1928 qui les a obligé à rejoindre l’île papillon. Simone Schwarz-Bart se souvient dans #MaParole que son grand-père faisait tous les soirs la lecture à sa grand-mère analphabète. Elle lui demandait à chaque fois "si ce qu’il racontait était bien réel".

A son retour, son père militaire a repris sa place dans la famille, mais il n’était "plus tout à fait le même homme", raconte Simone Schwarz-Bart, même si "les choses ne sont jamais totalement tranchées". "La guerre l’avait changé" et elle se souvient avec quelle fermeté il l’avait réprimandé alors qu’elle chantait une chanson en créole. Mais pour Simone, pas question d’abandonner cette langue qu’elle aimait tant et grâce à laquelle, fille unique, elle pouvait parler pendant des heures avec ses amies dans le petit cimetière de Trois-Rivières où les esprits se joignaient souvent à elles.

Simone Schwarz-Bart
Simone Schwarz-Bart ©ULF ANDERSEN / Aurimages via AFP

#2 La rencontre

En terminale, Simone Schwarz-Bart a vécu à Paris. Sa mère l’a accompagnée, il était important pour elle que sa fille sorte un peu de la Guadeloupe, voir comment le monde fonctionnait "ailleurs". Et puis un jour, en mai 1959, en allant chercher un duplicata pour le baccalauréat, Simone Schwarz-Bart s’est perdue à la station Cardinal Lemoine. Ça lui arrivait souvent de se perdre, "peut-être pour mieux se trouver", ajoute-t-elle. C’est là qu’elle est tombée sur un jeune homme, assez mal habillé qui s’est adressé à elle en créole guadeloupéen. Elle était tellement surprise et contente de parler créole qu’elle a accepté d’aller boire un café avec lui. André Schwarz-Bart avait plein d’amis antillais dont Edouard Glissant. Pour lui, il ne faisait aucun doute que l’histoire des Juifs qui avaient subi l’esclavage en Egypte et celle des Antillais était liée. Simone, elle, ne savait pas alors qu’il existait "des Juifs en dehors de la Bible". Ce jour-là, elle a appris, sans qu’André ne parle beaucoup du génocide, que quasiment toute sa famille, ses parents, ses frères et ses tantes avaient été exterminés à Auschwitz. Simone et André ont passé des heures dans ce café à discuter.

Quelques mois plus tard, inscrite à l’Université de droit, Simone a appris que cet homme qu’elle avait rencontré venait de remporter le prix Goncourt pour son roman Le dernier des Justes. Elle n’avait jamais entendu parler de ce prix littéraire, mais elle en était très heureuse pour lui. Au café, il lui avait dit : "S’il y a au moins une personne qui lit mon livre, je serai heureux".

Le dernier des Justes a fait l’objet de polémiques de la part de la communauté juive et des résistants communistes. La période était douloureuse et les blessures non guéries. André Schwarz-Bart, qui était juif et résistant, a mal vécu ces critiques. Il est alors parti en Guyane et a entretenu avec Simone une correspondance régulière. A son retour, Simone et André se sont mariés en toute intimité en 1961 et ont commencé à vivre ensemble à Paris puis à Dakar. Au Sénégal, André Schwarz-Bart commençait déjà à réfléchir au personnage de la mulâtresse Solitude et aux racines de sa mère qu'il a imaginé diola.

André Schwarz-Bart a poussé sa femme à écrire. Ensemble, ils ont rédigé Un plat de porc aux bananes vertes qui est sorti en 1967. Un roman qui donne la parole à Mariotte, une vieille Martiniquaise abandonnée dans un hospice à Paris et qui se souvient de son île natale. C’est le premier roman dans lequel ils ont évoqué tous les deux l’histoire de l’esclavage.

Après un séjour en Suisse, les époux ont décidé de s’installer en Guadeloupe. André s’est concentré sur le projet de la mulâtresse Solitude, Simone a alors imaginé son grand roman, le plus connu, Pluie et vent sur Télumée Miracle. L’histoire se passe après l’abolition de l’esclavage. C’est le récit d’une vie dure, celle de Télumée qui s’use dans les champs de canne à sucre et qui, chassée par un mari alcoolique, affronte l’existence avec malgré tout une sacrée dose d’optimisme. Télumée, ce personnage, Simone Schwarz-Bart l’avait rencontré dans son enfance et dans #MaParole, elle lui rend hommage.

Il y a des personnes qui à elles seules représentent un pays. Elle était un peu sorcière. On venait la voir et on déposait des paniers de peine. (…) Elle ne faisait pas autre chose qu’un travail de psy. (…) Quand elle est morte, j’étais en Suisse et j’ai senti à ce moment-là que perdant cette femme, je perdais mon pays si je n’arrivais pas à la ressusciter, à la faire revivre.

Simone Schwarz-Bart
Simone et Schwarz-Bart avec l'écrivain Max-Paul Fouchet en 1973
Simone et Schwarz-Bart avec l'écrivain Max-Paul Fouchet en 1973 ©JOSEE LORENZO / INA

#3 Solitude

La même année que Pluie et vent sur Télumée Miracle, en 1972, La Mulâtresse Solitude a été publiée. Ce personnage qui fait désormais partie de l’histoire de la Guadeloupe, c’est André Schwarz-Bart qui lui a donné corps et vie dans ce roman sorti il y a 50 ans. "Il n’avait pourtant trouvé que quelques lignes dans un livre d’histoire paru au 19e siècle", mais ce prénom Solitude l’avait interpellé, se souvient Simone. Son roman raconte l’histoire de Solitude, née d’un viol dans un bateau négrier et qui, esclave marronne a lutté avec Delgrès contre le rétablissement de l’esclavage en 1802 par les troupes napoléoniennes, au point d’y perdre la vie en étant pendue.

Quand le roman est sorti, il a été assez mal accueilli aux Antilles. "Il lui a été contesté, lui un blanc, de parler d’une histoire noire. Voilà le procès qui lui a été fait à l’époque", raconte sans acrimonie Simone Schwarz-Bart. C’était extrêmement douloureux pour l’écrivain qui a alors décidé de ne plus rien publier. Pour Simone, c’était aussi très cruel de voir son mari écrire et jeter ses brouillons au fur et à mesure. Mais Simone ne s’est pas laissée abattre. Elle a publié en 1969 Ti Jean L’horizon et puis elle a ouvert un magasin de meubles créoles à Pointe-à-Pitre, le Tim Tim. Elle a aussi lancé une table d’hôte sur l’îlet Brumant de ses grands-parents.

Dans ce tumulte, le couple disposait d'un havre de paix à Goyave. La maison a reçu en 2012 le label de Maison des illustres. Il y a d’ailleurs un roman d’Ernest Pépin, La Souvenance (le nom de la maison aujourd’hui), qui évoque le couple Schwarz-Bart. Dans ce lieu, des écrivains sont accueillis en résidence, des concerts et des colloques se tiennent. La Souvenance fait d’ailleurs partie de la liste des sites retenus pour 2022 par la mission Stéphane Bern pour la sauvegarde du patrimoine en péril.

Maison Schwarz-Bart
Maison Schwarz-Bart , en Guadeloupe ©(c) Fondation du patrimoine_My Photo Agency_François-Xavier Peroval

En 2006 André Schwarz-Bart est décédé des suites d’une opération cardiaque. Grâce à des chercheurs et des passionnés, des pans entiers de son travail ont pu sortir de l’oubli. Il avait laissé de nombreux écrits. L’étoile du matin est donc paru en 2009. En 2015, L'Ancêtre en Solitude, co-signé par Simone ainsi qu’ Adieu Bogota en 2017 ont été publiés. Ces deux derniers romans constituent la suite du cycle de romans antillais entamé avec Un plat de porc aux bananes vertes avec pour personnage central, Mariotte, la descendante directe de la mulâtresse Solitude. Après avoir donné vie à Solitude, André Schwarz-Bart a finalement poursuivi son œuvre après sa mort en imaginant une descendance à son héroïne.  

Aujourd’hui, la mulâtresse Solitude figure dans les livres d’histoire. Plusieurs statues la représentent en Guadeloupe et depuis peu à Paris, place du général Catroux dans le 17e. Des écoles portent son nom. Et pour Simone Schwarz-Bart, qui n’a pas vu passer les jours, l’œuvre de son mari n’aura pas été vaine. Bien au contraire.  

Simone et André Schwarz-Bart

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♦♦ Simone Schwarz-Bart en 5 dates ♦♦♦

 1er août 1938 

Naissance à Sainte

  Mai 1959 

Rencontre avec André Schwarz-Bart

 1967

 Publication d’Un plat de porc aux bananes vertes

 1973

Prix des lectrices du magazine Elle pour Pluie et vent sur Télumée Miracle

 10 mai 2022 

Inauguration de la statue de Solitude à Paris