Pourquoi une bouteille d'eau peut coûter deux à trois fois plus cher aux Antilles que dans l'Hexagone ?

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Eau en bouteille
L'eau en bouteille est difficile à trouver dans les magasins en ce moment. ©Martinique la 1ère
Les mouvements qui secouent la Guadeloupe et la Martinique ont fait ressurgir la problématique de la vie chère. Sur les réseaux sociaux, nombre d'internautes s'agacent des prix pratiqués aux Antilles sur des produits de grande consommation. Marges, fret, taxes... Zoom sur les facteurs qui gonflent les tarifs.

C'est un tweet qui a fait beaucoup réagir : le 28 novembre dernier, @WayouYouYou postait une photo de courses faites en Martinique dans l'un des magasins d'un groupe français de la grande distribution, ticket de caisse à l'appui. Pour 19€94, elle s'est offert quatre produits : des sacs poubelle, des serviettes hygiéniques, un kilo de riz basmati, et de la salade. En réponse à ce post, plusieurs autres utilisateurs du réseau social ont partagé le contenu de leur caddy et le prix associé. 

En pleine crise sanitaire, et alors que la Guadeloupe essuie des coupures régulières de l'eau courante, d'autres internautes s'étaient penchés sur le prix de l'eau minérale : un pack de six bouteilles d'1,5 litre d'Evian peut coûter jusqu'à 10€90 dans l'archipel antillais. Un prix qui varie, selon les enseignes et la taille des magasins, dans l'archipel antillais comme dans l'Hexagone. Cependant, cette différence de tarifs peut aussi être constatée sur les sites de livraison en ligne. Pour un même produit, de l'eau minérale d'une grande marque française, le prix affiché va de 0,35€ le litre dans l'Hexagone à 0,80€ le litre dans un magasin de la même enseigne en Guadeloupe.  

Tickets de caisse : quels écarts?

Le dernier grand mouvement contre la vie chère aux Antilles datait de janvier et février 2009, quand une grande grève générale avait paralysé la Guadeloupe pendant 44 jours et la Martinique pendant 38 jours. Depuis, en 2015, une enquête de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) a dressé la liste des écarts de prix moyens entre les départements d'Outre-mer et l'Hexagone :

  • + 12,5 % en  Guadeloupe
  • + 12,3 % en Martinique
  • + 11,6 % en Guyane 
  • + 7,1 % à La Réunion 
  • + 6,9 % à Mayotte


Il faut noter que ces écarts de prix sont bien plus importants sur les produits alimentaires. Des écarts qui en 2020 atteignaient "+ 40 % à La Réunion et + 50 % en Martinique, selon le CESE, ce qui pèse particulièrement sur le panier des ménages les plus modestes." Car, partout, les produits alimentaires représentent l'un des premiers postes de consommation des ménages. 

D'où viennent de telles différences de prix? 

L'importation de produits dans les départements d'Outre-mer génère des frais supplémentaires. Par exemple, au prix d'une bouteille d'eau minérale achetée à un fournisseur de l'Hexagone viennent s'ajouter des charges comme le fret, les taxes ou le transport local. 

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Surcoûts répercutés aux consommateurs des DROM par rapport à l'Hexagone. ©Outre-mer la 1ère

♦ Les marges
En 2019, l'Autorité de la concurrence a cherché à établir l'impact sur les prix observés dans les DROM des marges réalisées par les différents acteurs de la distributiondistributeurs, compagnies maritimes, ports, manutentionnaires, transitaires, grossistes. Dans un avis de 180 pages, l'organisme conclut que, plutôt que les marges d'un maillon en particulier, c'est "l'accumulation des marges des acteurs de toute la chaîne des produits de grande consommation qui peut expliquer une partie des écarts de prix avec la métropole". Ainsi, les données collectées suggèrent qu’à elles seules, "les marges réalisées par certains distributeurs ne sont pas, en moyenne, à l’origine de l’essentiel des écarts de prix entre DROM et l'Hexagone, même si leur impact peut être plus significatif au niveau d’un produit spécifique". 

♦ Les grossistes importateurs
Le recours à des grossistes importateurs"souvent nécessaire compte tenu des prestations assurées pour leur compte" affirme l'Autorité de la concurrence qui donne pour exemple le stockage, la mise en rayon et l'animation commercialereprésente lui aussi en moyenne 16% du coût. Pour une bouteille d'eau minérale achetée 1€, cela représente 16 cts supplémentaires.

♦ L'éloignement
L'Autorité de la concurrence insiste sur la part de l'éloignement géographique dans le prix final d'un produit en soulignant que les frais d'approche représentent, en moyenne, 16% du coût d'un produit pour un distributeur. Ils correspondent au transport maritime, à l'octroi de mer, aux taxes diverses et aux coûts liés au recours à différents prestataires pour l'import. Pour une bouteille d'eau minérale achetée 1€, cela équivaut de nouveau à 16 cts supplémentaires. 

La proportion des frais d'approche dans le coût final varie d'un produit à l'autre. Pour les produits à faible valeur ajoutée comme une bouteille d'eau, le poids des frais de transport peut être lourd. "Ainsi, le prix de revient de l'eau minérale fait plus que doubler avec la simple prise en compte du fret, remarque l'Autorité de la concurrence. À cela une explication : la facturation des conteneurs est fixe et indépendante de la valeur du produit. Elle s'applique donc de la même façon à une bouteille d'eau et à une bouteille de champagne." Au final, tous frais d'approche compris (fret + octroi de mer + transport local), le prix de la bouteille d'eau minérale est multiplié par 4, contre 1,3 pour la bouteille de champagne.

♦ Autres frais
Moins évidents selon l'Autorité de la concurrence, des facteurs comme le personnel et l'immobilier participeraient également aux prix plus élevés proposés aux consommateurs des Outre-mer. Les distributeurs interrogés évoquent par exemple les conditions climatiques propres aux territoires ultramarins demandent "des installations particulières pour assurer la conservation de certaines denrées ou encore de dégrader plus rapidement certaines installations et équipements, (...) davantage d’entretien en raison de la géographie plus rude de ces territoires et de l’état dégradé de certaines routes (...)"  

L'octroi de mer remis en question

L'octroi de mer constitue, en moyenne, le premier poste de coût dans les frais d'approche. Il s'agit d'une taxe appliquée dans les départements et régions que sont la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, Mayotte et La Réunion. Sur le papier, elle vise à soutenir les économies locales en taxant les produits importés quand des produits similaires sont également fabriqués dans les territoires en question. L'objectif est de favoriser la consommation des produits locaux par rapport à celle des produits importés. Cependant, elle est aujourd'hui aussi appliquée à des produits qui ne font pas l'objet de production locale.

Critiqué, l'octroi de mer a fait l'objet d'un rapport commandé par le gouvernement qui préconisait de le supprimer, le qualifiant d'"outil inefficace". Cette recommandation a provoqué de vives réactions dans les territoires concernés car c'est une ressource significative pour les collectivités territoriales. L’octroi de mer constitue pour les départements d’outre-mer (DOM) une recette essentielle qui s’élève à 1,017 milliard d’euros par an (moyenne 2008/2014), expliquait le Sénat en 2015. Le Parlement a fini par voter à l'unanimité pour son maintien le 18 mai 2021. Le dispositif a ainsi été prolongé pour cinq ans.

♦ Et pour une bouteille d'eau achetée en Guadeloupe, ça fait combien?
Pour les "eaux minérales naturelles, non additionnées de sucre ou d'autres édulcorants ni aromatisées, sans dioxyde de carbone", une bouteille importée en Guadeloupe sera taxée à 20% conformément au taux d'octroi de mer en vigueur en 2021, alors qu'une eau produite en Guadeloupe sera taxée à 2,5% (le taux maximal autorisé pour l'octroi de mer dit "régional"). 

Le taux de l'octroi de mer est fixé par la Région (ou le Conseil départemental à Mayotte). Il varie selon les territoires, et il existe une liste d'exonérations (celle de la Guadeloupe est consultable ici). Le taux est différent selon qu'il s'agit de produits importés ou de productions locales, mais aussi selon le type de produits ou de services : produits alimentaires de première nécessité, laits infantiles, médicaments, équipements sanitaires ou diesel pour les marins pécheurs, ou bien produits de luxe ou tabac... 
 

https://www.regionguadeloupe.fr/fileadmin/Site_Region_Guadeloupe/Annonces_legales_et_deliberations/2019_DELIBERATION_CR19-1320_du_23_DECEMBRE_2019_-_DISPOSITIF_D_EXONERATION_D_OCTROI_DE_MER_2020.PDF