Statue de Colbert taguée à l'Assemblée nationale : "Je ne suis pas un simple tagueur. C’est un acte politique."

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Franco Lollia, à la sortie de son procès.
Franco Lollia, à la sortie de son procès. ©Jeanne Péru-Gelly

Franco Lollia, porte-parole de la Brigade anti-négrophobie, comparaissait aujourd'hui pour avoir tagué la statue de Colbert à l'Assemblée nationale. Le procureur a requis 800 euros d'amende à son encontre. Le verdict est attendu le 28 juin.

Pull et masque à message –et à paillettes- grosses lunettes argentées... Il est là pour être vu. Sur un fond argenté les mots "la négrophobie est une arme (neuro)coloniale d’aliénation et de destruction massive" s’affichent dans son dos. Franco Lollia se plie volontiers au jeu des questions/réponses avec les journalistes. Et pour cause : pour le militant anti-raciste, le véritable enjeu de son procès est de faire connaître sa cause.

Franco Lollia est le porte-parole de la Brigade Anti-négrophobie, un collectif né en 2005. Le militant d’origine guadeloupéenne est jugé devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir tagué en juin dernier "Négrophobie d’Etat" sur la statue de Colbert située devant l’Assemblée nationale.

Statue Colbert
La statue de Colbert taguée devant l'assemblée nationale à Paris. ©FTV

La peinture rouge utilisée se voulait un symbole du sang versé au nom du code noir, élaboré par le ministre de Louis XIV. En garde à vue, il a expliqué aux policiers vouloir "provoquer un débat". Et pour lui ce procès, c’est l’occasion de ce débat. "La France n’est pas vouée à rester négrophobe. Elle peut guérir, mais pour guérir il faut qu’elle regarde Colbert en face, il faut qu’elle regarde Napoléon en face", a-t-il insisté.

Un acte politique

"Je ne suis pas un simple tagueur. C’est un acte politique. On a passé l’âge de faire du coloriage", a déclaré Franco Lollia avant même l'ouverture de son procès. "On ne s’attaque pas au passé, on s’attaque à la France du présent". Le militant dénonce "une égalité de papier" entre les afro-descendants et le reste des citoyens. "La France doit apprendre à regarder en face son histoire, et pas seulement l’histoire qui lui plait."

Il est accusé –crime infâme- d’avoir dénoncé le crime ! 

Maître George-Emmanuel Germany, l’un des avocats de l’accusé.


Tout l’enjeu pour la défense de l’accusé est de faire de l’audience un procès politique. Franco Lollia et ses avocats sont aidés en cela par un hasard de calendrier : le procès, prévu initialement en août, puis en janvier, a été renvoyé au 10 mai. Une date doublement symbolique : le 10 mai 2021 est le jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage et marque l’anniversaire des 20 ans de la loi Taubira, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité.

Faire le procès de Colbert et de l’Etat

Qu’ils s’attardent sur des questions de forme ou sur le fond de l’affaire, les avocats de l’accusé ramènent l’ensemble de leurs propos à la question d’un racisme institutionnel. Dans leurs plaidoiries aux airs de cours d’histoire, ils invoquent Colbert, Pétain, Hitler, Franco mais aussi les Femen ou les décrocheurs des portraits d’Emmanuel Macron.

Le procureur et l’avocat de la victime –l’Assemblée nationale- tentent au contraire de recentrer le débat autour des faits. Pour eux, il s’agit d’une simple affaire de dégradation, rien de plus. "Nous ne sommes pas là pour juger d’éventuelles infractions commises par l’Etat, mais celles commises par le prévenu", a indiqué le procureur. L’enjeu n’est "pas de savoir pourquoi il l’a fait mais s’il l’a fait ou non". Or l’accusé n’a jamais nié les faits qui lui sont reprochés.

L'agument est le même du côté de l’avocat de l’Assemblée nationale : "Ce mobile m’est complètement indifférent. (…) Aujourd’hui, il ne s’agit pas de dire si le fait historique est vrai ou faux, mais si une infraction pénale a été commise." Une "hypocrisie" pour les avocats de la défense, qui leur reprochent de "se réfugier derrière le légalisme pour éviter la question de fond."

Franco Lollia s'exprime sur son procès, au micro de Mourad Bouretima:

"Le procès banal d'un tagueur"

Franco Lollia n’est pas jugé pour la teneur de ses propos, mais pour avoir dégradé un bien public. "On veut faire de ce procès le procès banal d’un tagueur", dénonce Georges-Emmanuel Germany, l’un des avocats de Franco Lollia. "Il a écrit deux mots. Négrophobie d’Etat. Vous ne voulez pas l’entendre ! Là encore, vous êtes dans la négation."

Pour moi cette poursuite est une insulte. C’est une manière de nous cracher collectivement au visage. On me poursuit pour le moyen de mon expression, et non pas sur le fond. Ça me fait mal car j’ai envie de croire en la justice de ce pays.

Franco Lollia, porte-parole de la Brigade anti-négrophobie.


A la sortie de l’audience, Franco Lollia insiste : "Ils parlent de tag, de traces. À aucun moment ils n’ont nié. Ils n’ont même pas abordé la question [de la négrophobie]. C’est pour nous un aveu."

Des militants de la Brigade anti-négrophobie en marge du procès de Franco Lollia.
Des militants de la Brigade anti-négrophobie replient une banderole à la demande des policiers en marge du procès de Franco Lollia. ©Jeanne Péru-Gelly

Franco Lollia risque 3750 euros d’amende et des travaux d’intérêt général. Le procureur a requis une peine de 800 euros d’amende. Le verdict est attendu le 28 juin prochain.