"Ultramarin" : un mot qui fait débat 

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Ultramarin
©Emmanuel Deshayes
« Ultramarin », vous avez dit « Ultramarin » ? L’adjectif devenu nom pour désigner les habitants des Outre-mer s’est récemment imposé dans l’espace public et le discours politique mais il est souvent rejeté ou incompris dans les territoires. Retour sur l’histoire de ce mot.
 
« Quand les juillets faisaient couler à coups de triques/ Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ». Ces vers sont tirés d’un des plus célèbres poèmes de Rimbaud, le Bateau ivre, écrit en 1871. Mot savant forgé sur le latin, le mot « ultramarin » est ancien et plutôt d’un langage soutenu. Il décrit avant tout la couleur outremer, cette couleur au-delà des mers, d’un bleu intense. Dans les dictionnaires, sa définition a pourtant bien changé depuis : « De la France d’Outre-mer ». L’adjectif est même devenu un nom pour désigner les habitants originaires de tous ces territoires. Une majuscule qui change tout et qui fait débat !
 

Adopté par les Ultramarins de l’Hexagone

Pour Alex Laupèze, anthropologue martiniquais qui s’est penché sur le sujet, le mot « ultramarin » avait fait une première et timide apparition au début des années 2000 comme titre d’une revue « Le Paris ultramarin », créée par George Pau-Langevin, alors déléguée générale à l’outre-mer de la ville de Paris.

Mais le nom « Ultramarin » est réellement né en février 2009 avec les crises sociales en Guadeloupe et en Martinique. « Lorsque la lutte contre la pwofitasyon (l’abus) a embrasé l’ensemble des DOM, le terme de « domien » a d’abord filtré avant qu’il ne soit rattrapé par celui d‘ « ultramarin » pour désigner les habitants de ces régions », raconte le chercheur martiniquais. Marie-Luce Penchard, nommée en juin 2009 au poste de secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, puis  promue au rang de ministre de ces régions, va très vite mettre ce substantif au cœur de sa communication et ainsi contribuer à la diffusion du nom « Ultramarin ».

Le mot « ultramarin » fera son entrée la même année dans le Larousse illustré comme adjectif et substantif. Le Petit Robert attendra en revanche son édition de l’année 2012 pour en faire de même. Adopté à l‘époque par les associations ultramarines elles-mêmes et notamment par le Collectifdom de Patrick Karam, il s’est peu à peu imposé dans le discours politique mais il est pourtant loin de faire l’unanimité dans les Outre-mer.
Alex Laupèze, anthropologue
Alex Laupèze, anthropologue ©Emmanuel Deshayes
 

Rejeté ou incompris dans les Outre-mer

« Ce sont surtout les populations d’Outre-mer issues de l’immigration qui l’ont beaucoup utilisé, affirme le chercheur. Quand vous allez aux Antilles par exemple, il est souvent rejeté ou incompris. On pourrait dire que le mot « Ultramarin » est positif car il permet de parler de l’Outre-mer. Mais il est aussi négatif selon moi car il reconjugue différemment la raison de l’autre. En fait, cela crée une bipolarisation entre les gens d’Outre-mer, dans un champ très vaste, et opposés aux gens qui viendraient de la France. »

Pour Alex Laupèze, ce terme renvoie également à un cliché, un stéréotype, celui de territoires et d’individus rattachés « à la représentation d’un ailleurs exotique et de l’imaginaire du voyage », au risque « d’édulcorer les contentieux historiques et les réalités économiques de ces régions ».
 

Patrick Chamoiseau : « Je ne suis pas un Ultramarin »

En 2012, Patrick Chamoiseau, grand homme de lettres, l’avait d’ailleurs déjà rayé de son vocabulaire. Interrogé sur le bilan de l’année des Outre-mer en France en 2011, il ne cachait pas son opinion sur un mot qui, en voulant dire le tout, disait surtout son contraire. « Je ne suis pas un « Ultramarin », affirme l’écrivain martiniquais, et je refuse cette idée que l’on puisse mettre des peuples différents, avec tant de richesses, de potentialités, de pensées et de destins différents, dans un simple « Outre-mer ». Par ailleurs, dans le mot Outre-mer, on installe la notion de centralité d’une métropole, c’est-à-dire l’irresponsabilité collective de tous ces pays qui ne peuvent pas décider et qui ne sont que des périphéries. Quand on met tout le monde dans le même sac, on nie la diversité de ces peuples, de ces nations et de ces visions du monde. Il faut donc absolument rejeter les termes d’Outre-mer et d’Ultramarin. »
 

Un mot colonial selon Françoise Vergès

Françoise Vergès partage ce regard et continue quant à elle d’écrire le mot entre guillemets comme elle l’a encore rappelé lors de l’émission radio « Ultramarin » d’Outre-mer la 1ère. Pour la politologue réunionnaise, « ultramarin » est avant toute autre considération un mot colonial comme elle l’explique dans un entretien accordé au magazine Boukan en septembre 2019.
 

  Je trouve que c’est un mot colonial, on est « l’outre-mer » de quoi ? C’est la France qui est notre « outre-mer  ». Ce mot efface l’histoire, la culture et la géographie de ces territoires. La Kanaky, c’est le Pacifique, Martinique et Guadeloupe, c’est les Caraïbes, la Guyane, c’est l’Amérique du Sud. Quand on dit « outre-mer  », c’est comme si la France était un soleil autour duquel des petits satellites tournaient. C’est vraiment une formule administrative, mais qui ne reflète aucune réalité. 

Françoise Vergès


Sans prendre toutes ces critiques au pied de la lettre, force est de constater que les habitants des territoires d’outre-mer ont toujours du mal à se reconnaître comme des « Domiens » ou des « Ultramarins ». « Cette construction médiatico-politique, dont l’objectif était de donner une exposition plus explicite des populations d’outre-mer, débouche sur une impasse », conclut Alex Laupèze.

De quoi ajouter un chapitre polémique à la petite histoire du mot « outre-mer » qui a lui-aussi connu bien des aventures étymologiques et orthographiques. Aujourd’hui, Rue Oudinot à Paris, au fronton de leur ministère, les Outre-mer s’écrivent à la fois au pluriel et au singulier mais toujours avec un trait d’union, ce fameux trait d’union qui a disparu dans l’adjectif et le nom « ultramarin ».
 

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