Comment le chevalier de Saint-George, né esclave en Guadeloupe, est devenu une star au 18e siècle ?

Le chevalier de Saint-George pour Zistoir (épisode 1)
Outre-mer la 1ère vous propose un podcast en six épisodes sur le parcours exceptionnel du chevalier de Saint-George (1745-1799). Des interviews d’écrivains, d’historiens, des archives illustrent le récit. En bonus, un article interview accompagne le podcast. Premier épisode : une enfance antillaise.

C’était le Guadeloupéen le plus connu en France au 18e siècle. Le chevalier de Saint-George a pulvérisé un certain nombre de plafonds de verre. Meilleur escrimeur de son temps, compositeur doué, violoniste virtuose, proche de Marie-Antoinette, de Louis XVI puis de la famille d’Orléans, Saint-George était tout simplement une star de son époque, le siècle des Lumières. Nous avons choisi de vous raconter le parcours du chevalier en six épisodes de 30 mn. Le récit est vivant, enrichi de nombreuses interviews d’écrivains, d’historiens, de musiciens et d'archives.

Premier épisode : une enfance antillaise

Pour chaque épisode, nous vous proposons en bonus une interview de l’un des invités du podcast. Cette semaine il s’agit de l’historien Frédéric Régent.

L'historien Frédéric Régent

Outre-mer la 1ère : Frédéric Régent, vous êtes historien, spécialiste de l'histoire de l'esclavage au temps de l'Ancien Régime et au temps de la Révolution. Est-ce que vous pourriez nous dire en quelques mots qui était le chevalier de Saint-Georges ?

Frédéric Régent : Le chevalier de Saint-Georges, qui s'appelait Joseph Bologne et le fils d'une esclave noire, Nanon, et d'un propriétaire d'esclaves blanc, Joseph Bologne de Saint-Georges. Il va recevoir l'éducation d'un aristocrate et il va devenir à la fois un grand musicien et aussi un grand escrimeur.

Pendant longtemps, on n'était pas très sûr de la date de naissance du chevalier de Saint-Georges. On parlait de 1739 ou 1745. Est-ce que maintenant on a un peu des certitudes concernant sa date de naissance et son lieu de naissance ?

Oui, nous avons des certitudes sur sa date et son lieu de naissance. Il serait né à la fin de 1745. On le sait par une date de naissance qui est mentionnée dans des documents. Et d'autre part, il apparaît dans un registre de passagers accompagné de son père et de sa mère. Donc un registre de passagers de 1747 dans lequel il est mentionné qu'il a deux ans. Donc cela signifie qu'il est né deux ans auparavant, en 1745.

Est-ce qu’il est bien né en Guadeloupe ?

Oui, nous en sommes sûrs également, ne serait-ce que par le fait qu'il est mentionné dans ces registres de passagers, que Nanon, sa mère soit mentionnée dans le procès de son père en 1747, qui a tué quelqu'un en Guadeloupe en duel. Donc aujourd'hui, il n'y a plus aucun doute concernant le lieu de naissance et l'année de naissance de Joseph Bologne, dit le chevalier de Saint-Georges.

À cette époque, les esclaves n'étaient pas forcément enregistrés dans les registres paroissiaux. On n'a donc jamais retrouvé l'acte de baptême du chevalier de Saint-Georges.

Les esclaves sont enregistrés dans les registres paroissiaux. Le seul problème, c'est que la plupart des registres paroissiaux de l'époque, ceux concernant les esclaves, ont été détruits. Nous avons pas mal de registres paroissiaux concernant les personnes libres, qu'elles soient blanches, réputées blanches ou de couleur, parce qu'il y avait obligation pour les curés de faire une copie et de l'envoyer au dépôt des papiers publics des colonies de ces registres. Mais cette obligation n'existait pas pour les esclaves. Par conséquent, les registres d'esclaves de Baillif ont disparu.

Peut-être qu'un jour ça réapparaîtra par miracle, parce que des fois il y a des documents qui réapparaissent. Les registres de baptêmes d'esclaves sont vraiment très rares parce que beaucoup de documents ont disparu au cours du temps, entre les incendies, les cyclones, les insectes et puis des fois, les mauvaises manipulations des gens qui se débarrassent de vieux papiers. Donc, il y a peu de registres de baptêmes d'esclaves qui sont parvenus jusqu'à nos jours.

Vue de la Guadeloupe au 18e siècle (Zistoir - Episode 1 du chevalier de Saint-George)

Le chevalier de Saint-Georges est né en Guadeloupe et il s'appelait Joseph Bologne. Ce nom de famille Bologne, d'où vient-il ? Est-ce que c'est un nom connu en Guadeloupe ?

C'est le nom de son père naturel. C'est un enfant illégitime. Son père est marié avec une blanche créole. Il va être reconnu. Et c'est pour ça qu'il va porter le nom de Bologne. La famille Bologne a dû arriver vers 1656 en Guadeloupe, quand les Hollandais ont été expulsés du Brésil. C'est une famille hollandaise protestante. Dès 1664, ils sont bien installés en Guadeloupe. Ils possèdent une plantation avec plusieurs dizaines d'esclaves et une dizaine d'engagés. Et cette famille va donner notamment la plantation Bologne, qui est aujourd'hui un rhum particulièrement connu en Guadeloupe.

Le chevalier de Saint-Georges est né d'une mère esclave et d'un père planteur riche et blanc, quel statut avait-il en Guadeloupe ?

Les enfants suivaient le statut juridique de leur mère. C’est le code noir, l'Édit de mars 1685 indique que l'enfant suit la condition juridique de la mère. Donc sa mère étant une esclave, on le voit notamment dans le document de 1747, le fameux procès. Il était donc esclave. Alors on ne connaît pas exactement la date d'affranchissement et s’il y a eu un acte officiel d'affranchissement parce qu’ayant touché le sol du royaume de France, selon les législations de l'époque, il est considéré comme libre c’est-à-dire que le sol du royaume de France rend franc, rend libre.

Qu'est-ce que l'on sait des parents du chevalier de Saint-Georges ? Qui étaient ils ?

Sur la mère, on ne sait pas grand-chose. On sait qu'elle s'appelle Nanon, elle est noire, esclave et concubine de Georges Bologne de Saint-George, vu qu'elle va l'accompagner en France avec Joseph, l'enfant qu'ils ont eu ensemble. C'est à peu près tout ce que l'on sait d'elle. Quant au père, on sait beaucoup plus de choses. Il appartient à une famille de grands planteurs. C'est quelqu'un qui a tué un autre planteur en duel. Il savait manier les armes. Il est sorti vainqueur d'un duel et va fuir la Guadeloupe parce qu'il est poursuivi. Il va même être condamné par contumace ayant fui après le duel qui a entraîné la mort de son adversaire. Mais il va obtenir ensuite une grâce du roi parce que les duels sont interdits, mais quelque part tolérés. Il va pouvoir revenir en Guadeloupe pour ensuite repartir dans le royaume de France.

Sucrerie de Guadeloupe au 18e siècle (Zistoir - Episode 1 du chevalier de Saint-George)

Qu'est-ce que l'on sait de son père, mis à part cette affaire de duel ? 

Il possède une plantation de canne à sucre. C'est aussi un militaire, donc il a ses deux caractéristiques. Il vit surtout de sa plantation. Il appartient donc à ce monde des grands planteurs qui produisent du sucre qui possèdent souvent plus d'une centaine d'esclaves. C’est quelqu'un qui a une certaine opulence et qui va être même par la suite anobli par le roi. Donc, il fait partie de l'élite de la société coloniale.

Est-ce que les parents du chevalier de saint Saint-Georges, ne formaient-ils pas un couple un peu original pour leur époque, à savoir au milieu du XVIIIᵉ siècle, un homme blanc et une femme noire qui élèvent un enfant ensemble, qui sont partis ensemble en France. Est-ce que c'était atypique pour l'époque ?

Pour la société d'Ancien Régime dans le Royaume de France, c'est atypique. Pour les sociétés antillaises, il est très fréquent que les propriétaires d'esclaves blancs aient des concubines attitrées qui sont des esclaves. C'est vraiment quelque chose d'extrêmement répandu. C'est répandu aux Antilles, ça l'est beaucoup moins en France, parce que les propriétaires d'esclaves vivant en France, ce n'est quand même pas une majorité de l'aristocratie. Donc oui, c'est un couple atypique au sens français du terme. Après, on ignore quand même la manière dont ils pouvaient afficher cette relation, en France. En tout cas, son enfant, il le met en avant. Mais ça, c'est quelque chose qui s'affiche assez souvent en France c’est-à-dire que dans les milieux aristocratiques, les gens nobles ont des enfants illégitimes, mais pas forcément métissés et ils les affichent. On peut prendre l'exemple de Louis XIV en 1715 qui a légitimé un certain nombre de ses bâtards. Et il avait même prévu dans son testament que le fils qu'il avait eu avec la marquise de Montespan, donc un fils illégitime, pouvait éventuellement être roi de France si sa descendance s'éteignait. Les bâtards avaient un statut inférieur aux enfants légitimes, mais ils étaient reconnus socialement. Et un grand aristocrate qui reconnaissait que tel enfant était son enfant illégitime donnait une stature importante à cet enfant.

Mais en Guadeloupe, est-ce que c'était un couple original ?

Non, parce que pour avoir étudié les maîtres de la Guadeloupe, je me rends compte que presque chaque maître a une concubine de couleur. Je ne vois pas de maître ayant possédé des esclaves plus d'une dizaine d'années ne pas affranchir une esclave. Et lorsqu'on enquête un peu sur la nature de la relation entre le maître et cette esclave, on voit bien qu'il y a des enfants mulâtres. Par conséquent, des enfants qui sont les enfants du maître. C'est vraiment quelque chose d'extrêmement répandu.

Sucrerie en Guadeloupe au 18e siècle (Zistoir- Episode 1 Chevalier de Saint-George)

Et donc il n'y avait pas forcément tout le temps des relations de violence entre des planteurs et leurs esclaves femmes. Ce n'était pas forcément du viol ?

Alors ça, c'est une question qui est très compliquée. Ce n'est pas parce qu'un homme blanc a une femme noire que c'est réciproque. Et à partir du moment où ce n’est pas réciproque, c'est un viol. Ensuite, la deuxième chose, c'est une relation complètement asymétrique. Donc vous avez quelqu'un qui a le pouvoir, la domination, qui est un homme. Quelle est la part finalement de choix de la femme esclave dans cela ? On a quelques indices, notamment après la première abolition de l'esclavage en 1794, où on voit des femmes de couleur, des anciennes esclaves se marier avec leurs anciens maîtres et montrer qu'ils ont eu des enfants sur plus de trois décennies. Donc il peut y avoir tout à fait des relations d'affection réciproques. En tout cas, ce n'est pas parce qu'une femme a des enfants avec un maître qu'elle est affranchie. D'ailleurs, dans les deux tiers des cas, elles ne sont pas affranchies. Ensuite, ce n'est pas parce qu'elle est affranchie qu'elle ne subit pas une domination. Est-ce que cette relation a été consentie ? Les documents ne permettent pas de décrypter cela.

On ne peut donc pas dire que le chevalier de Saint-Georges est le fruit d'un amour. En fait, on n'en a aucune certitude.

Il est certainement le fruit de l'amour du père pour la mère, mais réciproquement, on n’a aucune certitude. Après, ce qu'il faut voir aussi, c'est que dans la position d'inférieur juridique, d'inférieur social de la mère, il y a aussi un comportement que l'on peut voir chez certaines femmes, peut-être l'admiration de celui qui est supérieur, plus riche, plus puissant aussi. Enfin, aujourd'hui, on voit des relations asymétriques, non pas sur le plan juridique, mais sur le plan de la fortune. C'est quelque chose qui pouvait exister aussi à cette époque. On n'est que dans des hypothèses. Je ne peux pas affirmer c'est le fruit d'un viol ou c'est le fruit de l'amour.

En tout cas, on sait qu'il y a une part d'amour d'un côté. L'amour paternel, on peut l'identifier puisque franchement, rien ne l'obligeait à venir avec cette femme et cet enfant en France, rien ne l'obligeait à lui donner une éducation. Ce sont des éléments indéniables. Maintenant, de l'autre côté, dans quelle mesure Nanon a été forcée sexuellement, forcée de le suivre… J'ai l'exemple d'un maître qui s'acharne contre une esclave qui était sa concubine. Elle espérait la liberté et ne l'obtient pas. On n'a pas assez de détails, on n'a pas un témoignage de Nanon pour trancher ce débat-là.

Carte de la Guadeloupe au 18e siècle (Zistoir- Episode 1 du chevalier de Saint-George)

Quand le chevalier Saint-Georges arrive pour la première fois en France, il débarque à Bordeaux avec son père et sa mère. Est-ce qu'il garde son statut d'esclave en posant le pied à Bordeaux, en France ?

Normalement, en posant le pied à Bordeaux sur le sol du royaume de France, il est libre. C'est d'ailleurs la législation initiée par le Parlement de Bordeaux qui est la Cour d'appel de Bordeaux qui, en 1571, voyant débarquer une cargaison d'une vingtaine de captifs africains, avait décidé que ces personnes-là étaient libres. Donc il est libre. Mais ce qu'il faut voir, c'est que son père le considérait comme libre, car il va lui donner une éducation soignée.

À l'âge de treize ans, le père du chevalier de Saint-George l'inscrit à l'académie de Nicolas Texier de La Boëssière, maître d'armes et homme de lettres. Est-ce qu'il était connu ?

Oui, il était connu. C'était l’un des maîtres d'armes les plus fameux de l'époque. En plus, en tant qu’homme de lettres, il pouvait lui dispenser un savoir, je dirais académique. À cette époque-là, les modalités d'enseignement, c'était soit avoir un précepteur, soit être dans un collège tenu par les ordres religieux comme les jésuites, les oratoriens ou être placé, comme c'est le cas pour le chevalier de Saint-Georges.

Donc, dans cette académie, il y est resté six ans. Est-ce que son père avait fait ce choix parce qu'il lui voyait une carrière militaire ?

Je pense que son père essayait de le voir comme militaire. D'autant qu'à cette époque, un peu avant, le maréchal de Saxe avait créé une unité de soldats noirs. Et le souci du père de Joseph, c'est vraiment de lui assurer un certain avenir. La carrière militaire faisait partie des possibilités pour un jeune adolescent comme lui.

Retrouvez ici les trois premiers épisodes de Zistoir consacrés au chevalier de Saint-George.