Commémorations du 23 mai : "On ne peut pas corriger l’Histoire, mais on peut améliorer le présent", estime Emmanuel Gordien, président du CM98

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Emmanuel Gordien, président du CM98.
©Outre-mer La 1ère

A quelques jours des commémorations du 23 mai, en hommage aux victimes de l'esclavage, Emmanuel Gordien, président du Comité Marche du 23 mai 98 (CM98) revient sur les enjeux mémoriels qui entourent la question.

Emmanuel Gordien est président du Comité Marche du 23 mai 98 (CM98). Médecin de formation originaire de Guadeloupe, il avait été l’un des organisateurs de la marche silencieuse organisée en 1998 en mémoire des victimes de l'esclavage qui avait réuni des milliers de personnes. A quelques jours des commémorations du 23 mai, il revient sur ce combat.
 

Vingt ans après l’adoption de la loi Taubira, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité, où en est la France face à ce pan de son histoire ?

Le point qui me parait positif, car il y en a un, c’est que désormais on parle d’esclavage en France. Le côté négatif, c’est qu’on en parle d’une seule façon. On parle de l’abolition de l’esclavage, en aucun cas on ne prend en compte les victimes de l’esclavage. Dans tous les crimes contre l’humanité, ce sont les victimes qui sont mises en avant alors que là, c’est la République qui est mise en avant. Tout ce qui concerne les victimes a été relégué au rang des associations.

En France, il y a différentes mémoires de l’esclavage et de l’abolition. Il faut que tout cela discute, il faut que tout cela parle ensemble. Quand on fait des commémorations c’est pour faire l’unité du pays autour de grandes valeurs. Pourquoi on n’arrive pas à faire un enseignement cohérent de l’esclavage en France ? Pourquoi ce qu’on apprend dans le secondaire n’est pas ce qu’on apprend dans les lycées professionnels, n’est pas ce qu’on apprend dans les Outre-mer ? Comment se fait-il qu’on puisse apprendre l’esclavage à trois vitesses ? Il y a une vraie question, une vraie demande. Les jeunes se côtoient, dans n’importe quelle ville les enfants sont d’origines diverses, ils ont besoin de se comprendre. C’est ça qui va faire reculer l’une des plaies les plus profondes de ce système : le racisme, et notamment le racisme anti-nègre.
 

Vous avez démissionné du conseil d’administration de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage car la date du 23 mai, en hommage aux victimes, n’était pas assez mise en avant selon vous lors des commémorations officielles. Pourquoi est-ce important de célébrer le 23 mai ?

Depuis 2017, il y a deux dates nationales pour commémorer l’esclavage, le 10 mai, la journée de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, et le 23, où l’on honore les victimes de l’esclavage colonial. Aucun chef de gouvernement, aucun président de la République n’a jamais honoré cette date. Cette année, il n’y a rien qui est prévu par l’Etat. Beaucoup d’entre nous le vivent comme une insulte. La France a une date nationale qu’elle n’honore pas. C’est comme si on disait "on ne fera pas le 14 juillet cette année, ça tombe un jeudi". Vous comprenez la frustration que ça peut entraîner.

Ça ne nous empêchera pas d’honorer nos aïeux et nous le ferons jusqu’à ce que la Nation l'entende. Nous allons honorer leur mémoire parce que nous en avons besoin. Nous en avons besoin pour nous réconcilier avec nous-mêmes. Partout où nous avons des monuments, nous allons les couvrir de fleurs. On appelle tous ceux qui le souhaitent, tous ceux qui estiment que la fraternité n’est pas un vain mot à nous rejoindre. A 15h, il y a une messe prévue en hommage aux victimes de l’esclavage à la basilique de Saint-Denis (93). J’y serai bien que n’étant pas croyant, parce que je pense que quand l’Eglise s'intéresse à cette question, quelque part elle fait son mea culpa.

Retrouvez le programme des commémorations de ce dimanche du CM98 ici:

 

Ces derniers mois, des militants ont déboulonné ou tagué des statues représentant des personnalités liées à l’esclavage. Que pensez-vous de cette démarche ?

Ce crime a créé des sous-hommes, en tout cas des hommes qui ont été considérés comme tels, qui ont été achetés, qui ont été vendus, qui ont été massacrés au gré des maîtres esclavagistes. Nos sociétés ont été construites dans ce système terrible. Quand des jeunes se rendent compte que tout cela n’est pas pris en compte, eh bien ils vont déboulonner des statues qui sont pour eux symboles du colonialisme. C’est extraordinaire de voir que Schœlcher, qui a été un abolitionniste convaincu, militant, soit considéré comme un colonialiste comme les autres. Mais il faut le comprendre : moi, à l’école, je n’ai jamais appris l’esclavage. A l’école, on nous apprenait nos ancêtres les Gaulois. Que voulez-vous que les descendants de cette histoire-là comprennent de tout cela ? Surtout qu’à aucun moment, on n’a mis en avant le parti de leurs aïeux, on a toujours mis en avant la République, les bienfaits de la colonisation. Ça cristallise les tensions. Mais si on efface tous les éléments d’Histoire, qui prouvera que ça a existé ? Je suis partisan de construire des monuments et, sur ceux qui symboliseraient des esclavagistes, que l’on indique sur une affiche, sur une stèle, qui ils sont et pourquoi ils sont là. On ne peut pas corriger l’Histoire. Elle est faite. En revanche, on peut améliorer le présent.
 

Lors de l’abolition de l’esclavage en 1848, ce sont les propriétaires d’esclaves qui ont été dédommagés. Quelle est votre position sur la question de la réparation des victimes ?

Nous pensons que le premier acte de réparation c’est d’accepter cette histoire terrible. Une grande majorité de descendants d’esclaves en ont honte. Eh bien, il faut réparer cela. Je comprends les réparations davantage comme une question de politique publique générale, sur l’information, sur l’éducation. Je souhaite qu’il puisse y avoir les moyens pour développer cette conscience, que les personnes sachent ce qui s’est passé. Deuxièmement, au niveau économique, les monocultures de la canne et de la banane, en plus du désastre écologique que ça a été, ont créé un retard extrêmement important. Il y a à penser le développement des départements d’Outre-mer.

Il y a un site récent créé par le CNRS où l'on peut savoir qui a été indemnisé, qui était propriétaire d’esclaves. Personnellement, j’ai fait toute ma généalogie : 34 esclaves, aucun d’entre eux n’était propriétaire d’esclaves. Mais chez mon épouse, du côté de son père, ils étaient tous esclaves, du côté de sa mère certains étaient propriétaires d’esclaves. Qu’est-ce qu’on fera de ces informations ? La guerre civile ? De l’éducation ? In fine les descendants de colons et les descendants d’esclaves ne sont ni colons ni esclaves. Ce sont des descendants. C’est eux qui construisent le présent. Toute l’action de mon association, c’est d’arriver à donner une interprétation partagée de ce crime contre l’humanité.

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