Incidents en Nouvelle-Calédonie: pourquoi la situation est tendue sur le Caillou ?

Noumea, lundi 7 decembre 2020. Des voitures ont été brûlées pendant les affrontements entre manifestants et forces de l ordre. Des affrontements ont eu lieu dans les rues de la capitale de la Nouvelle Caledonie.
De sérieux incidents se sont produits lundi en Nouvelle-Calédonie. Manifestants et forces de l'ordre se sont opposées à Nouméa. Huit personnes ont été blessées, 47 interpellations ont eu lieu. Au centre des tensions : la reprise d'une usine de nickel, dans le sud du Caillou. Explications.
Lundi 7 décembre, la Nouvelle-Calédonie a vécu une journée de sévères tensions. A Nouméa, des incidents ont éclaté en début de matinée, faisant huit blessés et entrainant 47 interpellations. A l'appel du  collectif "Usine du sud : usine pays" et de l'ICAN (Instance Coutumière Autochtone de Négociation), des manifestants se sont déployés sur les quais du port de Nouméa. Ils s'en sont pris à une navette maritime qui relie Nouméa au complexe industriel situé dans le sud du Caillou. De nombreux axes routiers ont été bloqués provoquant d'importants embouteillages. L'intervention des forces de l'ordre a permis de débloquer les accès à Nouméa. Les echauffourées ont été violentes, comme le montre ce reportage de NC la 1ère :
Nouvelle-Calédonie : 8 blessés et 47 interpellations ce lundi lors des incidents à Nouméa. La tension monte autour du dossier de reprise de l'usine du Sud


Un gisement de nickel 

La tension est liée aux difficultés de l'usine de nickel située dans le sud du caillou, sur le riche gisement de Goro. C'est l'un des trois principaux gisements de nickel de la Nouvelle-Calédonie. Le Caillou détient 25% des ressources mondiales de ce minerai et 9% des réserves mondiales. La Calédonie est le quatrième producteur mondial de ce minerai utilisé notamment pour la fabrication des batteries de véhicules électriques. 

Ce complexe minier lancé en 2010 représente 3.000 emplois directs et indirects. Il est jusqu'à présent détenue à 95% par le groupe brésilien Vale. Mais le géant brésilien a perdu plusieurs milliards de dollars dans cette usine. En septembre 2020, Vale a annoncé qu'il souhaitait mettre en sommeil le site minier au début de l'année 2021, s'il ne trouvait pas de repreneur.  


Economie et politique

L'annonce de la possible fermeture de cette usine de nickel est intervenue à quelques semaines du deuxième référendum d'autodétermination en Nouvelle-Calédonie, dans un contexte politique tendu. Lors du référendum du 4 octobre 2020, le Non à l'indépendance l'a emporté avec 53,3%. Ce deuxième scrutin d'autodétermination a été marqué par une progression des partisans de l'indépendance puisque deux ans plus tôt, le 4 novembre 2018, le Non l'avait emporté à 56,4%. La perspective d'un troisième référendum d'autodétermination d'ici deux ans, prévu par l'Accord de Nouméa, cristallise les tensions politiques. Les retombées économiques et financières de l'exploitation du nickel, principale ressource économique du territoire, sont un enjeu central pour les partisans et les adversaires de l'indépendance. 
 

Deux offres concurrentes

Pour la reprise de l'usine du Sud, deux dossiers concurrents ont été mis en avant. D'un côté un consortium mené par le groupe suisse Trafigura, allié à des partenaires calédoniens, a le soutien de l'Etat et de la province Sud, dirigée par les non-indépendantistes. Cette offre est entrée en négociations exclusives avec Vale pour la reprise de l'usine. Ces négociations devaient théoriquement se conclure le 4 décembre, cependant le groupe brésilien Vale a accepté de "différer de quelques jours sa décision" sur la cession de l'usine au groupe Trafigura.

Mais les partisans de l'indépendance, le FLNKS notamment, accusent "l'offre Trafigura de pillage des ressources du pays par les multinationales". Les indépendantistes, à travers le collectif "Usine du Sud : usine pays" et l'ICAN, soutiennent eux un projet de reprise porté par la Sofinor (société d'économie mixte détenue majoritairement par la province Nord et qui exploite déjà l'usine de nickel du Nord) et l'industriel coréen Korea Zinc.
 

Tension sur le terrain

Depuis plusieurs semaines, l'ICAN et le collectif "Usine du Sud : usine pays" sont mobilisés sur le terrain. Ils organisent manifestations, barrages routiers, blocages de mines, de commerces et d'infrastructures pour dénoncer la négociation entamée avec Trafigura.
 

Table ronde

Pour tenter de faire retomber la pression, le ministre des Outre-mer a réuni les principaux dirigeants politiques calédoniens le 26 novembre pour aborder "les conséquences du vote "oui" et celles du "non" sur l’industrie du nickel". Sébastien Lecornu a annoncé à cette occasion l'organisation d'une table ronde à propos du dossier spécifique de l'usine du Sud. Cette table ronde s'est déroulée en deux temps, la semaine dernière, les 1er et 3 décembre. Les négociations ont duré de longues heures pour aboutir à un éphémère compromis. Ce compromis prévoyait que la présidente de la province Sud demande le report de la signature d'un accord entre Vale et l'offre deTrafigura. Le soir même, les indépendantistes ont annoncé la suspension de la mobilisation. 

Quelques heures plus tard, dans un communiqué, Vale expliquait avoir accepté de "différer de quelques jours sa décision". Ce communiqué indiquant un report de "quelques jours" a entraîné une reprise de la mobilisation sur le terrain de l'Ican et du collectif "Usine du Sud : usine pays". Samedi 5 décembre, de nouveaux blocages sont apparus.

La tension est donc encore montée d'un cran ce lundi, à la suite de la reprise de la mobilisation. Dans un communiqué publié lundi 7 décembre à la mi-journée, le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu a "condamné fermement" les violences de ces derniers jours. Il réunira à nouveau les principaux acteurs politiques calédoniens pour une table ronde jeudi prochain. 
 

Korea Zinc annonce son retrait

Lundi 7 décembre en fin de journée à Nouméa, Sofinor a publié un communiqué annonçant le retrait surprise de l'offre de reprise menée par Sofinor et Korea Zinc. Selon ce communiqué, "eu égard à la situation, Korea Zinc, notre partenaire industriel dans le cadre de la proposition de reprise de l’usine du Sud, nous a fait part, ce jour, de son souhait de se retirer du projet (...) il en résulte le retrait de l’offre portée par le consortium Sofinor-Korea Zinc".
 

Appel à Emmanuel Macron

Avant l'annonce de ce retrait et devant la montée des tensions, le 2 décembre, le FLNKS (indépendantiste) et Calédonie Ensemble (non-indépendantiste) ont adressé un courrier à Emmanuel Macron. Ils demandent au président de la République d'intervenir personnellement dans le dossier : "Nous considérons que notre pays est au bord d'une très grave crise politique, économique et sociale. (...) Nous sollicitons votre intervention personnelle dans ce dossier". Les deux partis "font appel" à Emmanuel Macron "en tant qu'ultime recours" pour que Vale "desserre l'étau des délais dans lesquels il a engagé cette cession", avant une possible fermeture le 31 décembre.

Cette affaire de l'usine du Sud dans laquelle s'entremêlent économie et politique est désormais un enjeu majeur pour l'avenir de la Nouvelle-Calédonie et un dossier brûlant pour le gouvernement.