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Il est devenu le porte-conteneurs le plus connu de Nouvelle-Calédonie… Depuis le 12 juillet 2017, le Kea Trader ou plutôt ce qu'il en reste git sur un récif au large de Maré. Retour sur un triste feuilleton dont le dénouement s'annonce encore long.

Droit dans le corail

Dans la nuit du 11 au 12 juillet 2017, un porte-conteneurs qui navigue depuis seulement six mois trouve sur sa route le récif Durand. Le Kea Trader s'encastre à pleine puissance dans le corail. Il filait droit devant à 18 nœuds (plus d'une trentaine de kilomètres / heure), en direction de Nouméa et en provenance de Tahiti. L'accident, qui reste inexpliqué, ne fait pas de blessé auprès des 18 membres d'équipage, et ne cause pas de pollution immédiate. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il surprend.  

Vue aérienne depuis le Gardian le 17 juillet 2017. © Marine nationale

 

Signalé sur les cartes

Les innombrables récifs de Calédonie ont connu d'innombrables naufrages. Reste que le récif Durand, cartographié depuis un siècle, est tout à fait connu et signalé. Isolé en haute mer, il se situe à 50 milles nautiques - c'est-à-dire 92 kilomètres  au sud-est de Maré, la plus orientale des îles Loyauté. Le Kea Trader a foncé sur un obstacle que toutes les cartes mentionnent.
 

«C'est très surprenant, avec les moyens de navigation moderne.»


Le commandant de la zone maritime, le capitaine de vaisseau Jean-Louis Fournier, s'en étonne à l'antenne de Nouvelle-Calédonie 1ère: «C'est très surprenant, avec les moyens de navigation moderne.»

Le récif Durand se situe en pleine mer, au Sud-Est de Maré.

 

Un navire neuf et moderne

Le Kea Trader rencontre le récif Durand l’année-même de son lancement. Le porte-conteneurs est sorti depuis à peine six mois du chantier naval chinois où il a été construit par la société GWS. 
Ce bateau à double coque tout neuf appartient à la compagnie allemande Lomar Deutschland GmbH. Battant pavillon maltais, il mesure 184 mètres de long pour une largeur maximale de trente mètres et un poids de 25 000 tonnes. Au moment de son échouement, il transporte 782 conteneurs, dont 53 dangereux, mais aussi environ 750 tonnes de fioul lourd et 81 tonnes de gasoil. 
Le déclin du Kea Trader en images

Encore là après douze mois

Problème au long cours
Dès le départ, retirer le géant de sa prison de corail s'annonce long, difficile et excessivement coûteux - pour le propriétaire et ses assureurs. 

Le jour de l'accident, une équipe d’évaluation et d’intervention s'apprête à être hélitreuillée à bord du Kea Trader. © FANC

 
Plan Orsec
Au moment de l’échouement, le plan Orsec maritime d’assistance aux navires en difficulté est déclenché par les services de l’Etat. L’armateur fait appel à une société de sauvetage privée australienne, Ardent Oceania Salvage, qui intervient aussitôt. Sa double mission: prévenir les risques de pollution et envisager le renflouement du navire. 

Transbordement du fioul depuis l'un des réservoirs, en juillet 2017 © FANC

 
Dépolluer et alléger
Une quinzaine de jours après l’accident, le fioul présent à bord commence à être pompé. Il est transporté par hélicoptère sur une barge puis évacué. En parallèle, les conteneurs sont peu à peu débarqués. Il s'agit à la fois de dépolluer et d'alléger le navire pour le remettre à flot. Le reportage de Loreleï Aubry et José Solia.
POMPAGE FUEL KEA TRADER
   
Bon pour la casse
Le 28 septembre, Lomar Shipping déclare le jeune Kea Trader perdu. Le coût des opérations qui ont été engagées a dépassé la valeur du navire. Celui-ci présente d’importants dégâts dont des voies d'eau. Et le séjour prolongé en mer, ainsi que les mauvaises conditions météo n’en finissent pas d’aggraver son état. 

Plongées pour vérifier l'état de la double coque, en juillet 2017. © Ardent Oceania


Brisé
Une première tentative de renflouement échoue le 9 octobre. Et puis le 12 novembre, quatre mois après s'être encastré dans le corail, le Kea Trader se brise en deux, sous l'effet d'une forte houle et d'une très mauvaise météo. Les dernières personnes laissées à bord sont évacuées en urgence. La cassure était «pressentie», va expliquer le capitaine de vaisseau Amaury Bulllier à Brigitte Whaap et Sylvie Hmeun.
«On avait mis en place un plan d'évacuation»
 
Appel d'offre international
Plus question de renflouer le navire, mais de démanteler son épave. L'armateur va lancer un appel d'offre international, en quête de nouvelles solutions techniques. En 2018, l'enlèvement et la démolition sont confiés à une compagnie chinoise, Shanghai Salvage. 
 
Quarante points plus tard...
Au fil des semaines, elle prend ses marques et ses repères sur zone. Ses équipes profitent de bonnes fenêtres météo pour rejoindre l’épave. En juin, celles-ci poursuivaient le retrait des polluants potentiels. «SSC a établi une hydrographie complète du récif et des débris immergés», signale le haut-commissariat dans son quarantième (!) point de situation, daté du 22 juin.  
Vues de drone du Kea Trader, mai 2018

Moyens «en construction»
La façon de récupérer ces débris présents sous l'eau reste alors «en cours de validation». Il s'agira «d’une phase importante de l'opération, qui doit permettre ensuite l'accès au récif des futurs moyens lourds prévus par SSC, qui sont encore en cours de construction». Les restes du Kea Trader devraient continuer à hanter le récif Durand pendant de longs mois. 

Intervention de la SSC le 13 mai, une manœuvre toujours délicate. © Shanghai Salvage company

Environnement: une marée de boulettes

Inquiétudes

Sans parler des atteintes au récif, l'échouement du Kea Trader le 12 juillet 2017 fait tout de suite redouter des conséquences sur l'environnement. Des relâchements d’eaux mazouteuses ont lieu à plusieurs reprises. Mais aucun épisode de grande ampleur n'est signalé autour du navire, placé sous haute surveillance par le sous-traitant de l'armateur et les pouvoirs publics. 
 

Chargement du matériel anti-pollution de l'Etat, par précaution, en juillet 2017. © FANC

 

Résidus d'hydrocarbure
Jusqu'à l'apparition des boulettes... Elles sont signalées à partir du 22 novembre, après la cassure de l'épave en deux parties. Rappel avec ce reportage de Philippe Kuntzmann diffusé le 28 novembre.
POLLUTION HYDROCARBURES LIFOU

Aux îles et sur la côte Est  
Des boulettes d'hydrocarbure qui se multiplient sur les plages des îles Loyauté et de la côte Est. Les habitants trouvent aussi d'autres déchets mis en lien avec le porte-conteneurs, comme des morceaux de polystyrène. Avant même de connaître leur origine avec certitude, l'armateur du Kea Trader accepte de prendre en charge les opérations de nettoyage.

Des boulettes d'hydrocarbure découvertes à Ponérihouen près de l'embouchure de la Tchamba. © Marguerite Poigoune/NC1ère


Le Kea Trader officiellement évoqué
Le plan Orsec Polmar-terre est déclenché par l'Etat. Le 30 novembre, la quantité de résidus ramassés est d'à peu près 70 kilos, les autorités évoquent officiellement la piste du Kea Trader. «La rupture a certainement permis à du fioul lourd de s'échapper», déclare le haut-commissaire Thierry Lataste, alors que «quatre tonnes» dites «impompables» restent dans les cales. 
 

«La rupture a certainement permis à du fioul lourd de s'échapper» 

© NC1ere


Le Premier ministre interpellé
Quand il se déplace à Lifou, le 3 décembre, Edouard Philippe est interpellé par les Loyaltiens inquiets. Un sac de boulettes d'hydrocarbures lui est même remis.

A Lifou, le Premier ministre est accueilli par des banderoles dénonçant la pollution au fioul. © NC 1ère / Isabelle Peltier


De pire en pire 
Galettes, boulettes, mousses de polyuréthane, plaques d'aluminium... Les découvertes désagréables vont se renouveler, en quantité beaucoup plus importantes. Car la dégradation de l'épave est accélérée par les épisodes de mauvais temps. Le cyclone Gita en février, puis Hola en mars.

Un morceau de conteneur retrouvé sur la plage de Kurine, au sud-est de Maré. © C.Washetine


Les dégâts de Hola
Dans son sillage, les deux morceaux de coque entrent en collision, ce qui provoque de gros dégâts dans les cales du navire. Un conteneur et de nombreux débris flottants partent à la dérive. Pendant plusieurs jours, c'est la pêche aux morceaux.
Le reportage de Sheïma Riahi.
DEBRIS KEA TRADER

Le 23 mars, un point officiel évoque le «butin» rassemblé en une douzaine de jours: 6,6 tonnes de débris volumineux, cinquante mètres cubes de déchets plus petits, un conteneur réfrigérant.

La récupération du conteneur réfrigérant qui flottait en mer. © Société Ardent

 

«On espère qu'il n'y a pas de produits toxiques, mais on n'en a pas la certitude»


Les craintes d'EPLP 
«On ne sait rien de ce que contiennent ces conteneurs tombés à l'eau. On espère qu'il n'y a pas de produits toxiques, mais on n'en a pas la certitude», martèle l'association environnementale Ensemble pour la planète, par la voix de sa présidente Martine Cornaille. 
Le reportage de Sylvie Hmeun et Nicolas Fasquel.
NOUVEAU POINT KEA TRADER

Conteneurs coulé 
Début avril, le haussariat signale encore 23 conteneurs entreposés dans une cale qui ont coulé.

Ce conteneur réfrigérant a été photographié le 13 mars dans une cale - inondée - du Kea Trader. © Société Ardent

Double enjeu économique

La cargaison bloquée
L'échouement du Kea Trader représente un double enjeu économique. Quand le navire est stoppé dans son élan, c'est aussi sa cargaison qui est immobilisée en pleine mer, loin du port autonome de Nouméa. Or, environ 130 conteneurs sont destinés à la Calédonie.
 

Les conteneurs filmés le 19 juillet par une équipe de NC 1ère. © NC 1ère


Outre les affaires de particuliers, ils transportent des marchandises, plus ou moins périssables, attendues par des entreprises et des organismes de toutes les tailles: produits frais et surgelés, matériel médical pour le Médipôle, véhicules, jouets, briques pour un four de l'usine KNS, etc.
Le reportage d’Alexandre Rosada et José Solia diffusé à la mi-juillet. 
CONSÉQUENCES ÉCHOUEMENT MAR303211
 
Mais aussi le reportage de Sylvie Hmeun et de Laura Schintu auprès d'une boutique spécialisée en jeux et bandes dessinées qui finit par recevoir ses commandes, environ deux mois après.
LIVRAISON MARCHANDISES KEA TRADER

Une part du marché
Autre enjeu économique, la participation des sociétés calédoniennes aux multiples opérations induites par la présence du navire sur le récif. En début d'année, notamment, des voix protestent: la société pressentie pour enlever et démanteler l'épave semble vouloir agir seule.

«Nous avons capacité à travailler à hauteur de 30 à 40% du marché. Ce qui pourrait avoir des retombées non négligeables.»


Plusieurs entreprises locales se regroupent pour faire valoir leur expérience auprès de l'Etat, qui doit valider le choix de l'armateur. «Nous avons capacité à travailler à hauteur de 30 à 40% du marché, défend en février Jean-Patrick Lerandy, président de l'Intercluster Nouvelle-Calédonie. Ce qui pourrait avoir des retombées non négligeables.»
«Capacité»
 

En mars, la barge Hibiscus évacuant, notamment, des conteneurs découpés. © FANC


Quelques jours plus tard, l'Etat ouvre la porte à la participation de professionnels du Caillou. «L'entreprise retenue entend explorer les opportunités éventuelles de travailler avec des entreprises calédoniennes», écrit le haut-commissaire Thierry Lataste.
 

«L'entreprise retenue entend explorer les opportunités éventuelles de travailler avec des entreprises calédoniennes» 


Mais il faut attendre le mois d'avril pour que l'armateur, les équipes chinoises et l’intercluster NC se mettent autour de la table. La décomposition du navire et les mauvaises conditions météo semblent avoir poussé SSC à revoir sa méthode de travail.

Le 2 juin, après un épisode de forte houle, la partie avant gite de 18 degrés. © Fanc

 

Les très grands moyens

Le récif Durand n'est pas le genre d'endroit où les visiteurs affluent. Mais depuis un an, la «patate» perdue entre les îles et la Grande terre attire des engins de toutes sortes - du moins ceux des institutions et des professionnels engagés dans les opérations: la zone n'est pas ouverte aux autres, y compris aux journalistes sauf exception.  

La barge Chasseloup a ramené le fioul sur Nouméa. © FANC


Il s'agit par exemple des moyens de transport et de surveillance de l'armée, qui maintient un dispositif important sur zone et même au-delà en fonction des risques de pollution: Gardian, Puma, Vendémiaire, D’Entrecasteaux
 
Le Skycrane extrait un conteneur du navire ce 25 août. © FANC

Ce sont bien sûr les engins de transport et de logistique déployés par la société Ardent pour le compte de l'armateur. Y compris un impressionnant hélicoptère-grue venu en août aider à décharger les conteneurs (ci-desssus en action le 25 août).
Débarquement du Skycrane à Nouméa

Sont en train de leur succéder les renforts auxquels aura recours la compagnie Shanghai Salvage. Son navire-grue Ju-li a été filmé à son arrivée à Nouméa par Cédric Michaut. Il servira de plate-forme logistique et de commandement. 
OFF GRUE POUR KEA TRADER

On peut également citer le patrouilleur des Affaires maritimes, le navire du Groupe océanographique du Pacifique, des cargos, des barges, des remorqueurs, des drones… Toute cette circulation - à condition que le temps le permette - donne une petite idée des moyens gigantesques engagés depuis un an du côté du récif Durand. Sans oublier le centre de gestion de crise à Nouméa.

Le 20 juillet 2017 à Nouméa, les forces armées renforcées par des experts du Ceppol, venus de Brest. © NC 1ère / Laura Schintu

 
 

En quelques dates

12 juillet 2017
Le Kea Trader en pleine lancée s'échoue sur le récif, il est 1h18.

24 juillet 2017
Une légère pollution est repérée en mer, un relâchement d’eaux mazouteuses comme il va s'en produire régulièrement.
 
27 juillet 2017
Le fioul commence à être pompé.
   
28 septembre 2017
Le bateau est déclaré perdu.
 
9 octobre 2017
Première tentative, infructueuse, de remise à flot.
 
12 novembre 2017
Quatre mois après s'être encastré dans le corail, le Kea Trader se brise en deux sous l'effet d'une forte houle.
 
22 novembre 2017
Découverte des premières boulettes d'hydrocarbure, sur des plages de Lifou.
 
Janvier 2018
Evacuation des dernires impompables
 
Février 2018
Les deux parties de l'épave s'écartent sous le coup du cyclone Gita.
 
Mars 2018
Sous l'effet du cyclone Hola, les deux morceaux de coque se percutent, provoquant d'importants dégâts et la chûte de conteneurs à la mer. 

Fin mai 2018
Les deux parties de la côte sont complètement séparées.