Comment expliquer le faible taux de vaccination dans les Antilles ?

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vaccin enfant
(Photo d'illustration) ©AUBERT / BSIP
Le taux de vaccination reste encore faible dans les Antilles alors que les territoires connaissent une explosion des cas de contamination.

En Outre-mer comme dans l’Hexagone, la mobilisation contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale ne faiblit pas. Aux Antilles, plusieurs centaines de personnes se sont une nouvelle fois rassemblées samedi 31 juillet, pour marquer leur désaccord vis-à-vis de la politique vaccinale. Une mobilisation notamment émaillée par des violences en marge du mouvement en Martinique.

Mais à la différence de la France hexagonale, les départements français d'outre-mer disposent d’un très faible taux de vaccination au sein de la population. Il tourne autour des 16% en Martinique, Guadeloupe et Guyane, contre un peu plus de 60% à l’échelle nationale. Dans le même temps, ces territoires d’Outre-mer subissent de plein fouet une nouvelle vague de coronavirus, le nombre de cas explose et les services de réanimation des hôpitaux sont saturés.

Face à un tel contexte, comment expliquer la défiance de la population antillaise face au vaccin contre le Covid-19 ? Pour Stéphanie Mulot, anthropologue et sociologue à l'Université de Toulouse et au Laboratoire Caribéen de Sciences Sociales, la réponse “est complexe”. “Ce qui se passe en ce moment c'est le cumul de plusieurs facteurs. Je pense qu'il y a beaucoup de choses qui existent ailleurs mais qui sont concentrées et cumulées ici”, explique-t-elle. En clair : les freins à la vaccination sont les mêmes que dans l’Hexagone, mais à cela s'ajoutent des problématiques locales prégnantes. Une “double peine” en somme, résume Vincent Tacita. L'institut de statistiques qu’il dirige en Guadeloupe, Qualistat, travaille actuellement sur une enquête pour dresser une typologie des réfractaires au vaccin en Guadeloupe et Martinique. 

►Chlordécone et colonisation
Parmi ces problématiques locales qui inspirent un sentiment antivax : le poids de l’histoire, avec en tête le scandale du chlordécone, ce pesticide nocif massivement utilisé aux Antilles jusque dans les années 1990, alors-même qu’il était interdit dans l’Hexagone. “À partir du moment où les pouvoirs publics ont autorisé cela, vous imaginez très bien que toute parole provenant de l’Etat est maintenant écoutée avec moins de recul”, analyse Vincent Tacita. Conséquence : en matière de gestion de crise sanitaire, l’Etat n’est plus considéré comme légitime aux yeux d’une partie de la population. 

Des affaires comme celle du chlordécone ont montré que l'État et la justice n’avaient pas été capables de protéger la population.
- Stéphanie Mulot, sociologue, spécialiste des Antilles



L’histoire héritée du passé colonial et de l’esclavage alimentent également la défiance. Pour Stéphanie Mulot, la crise est vécue comme l'imposition de pratiques décidées à Paris et qui ne tiendraient pas compte des particularités locales et de la capacité des Antillais à “s'auto-administrer”. “C'est la rencontre entre une posture de résistance et d'opposition et des gens, qui pour certains se définissent comme un peuple de marrons, un peuple en opposition à la domination coloniale”, estime-t-elle.


►Incompréhension face aux mesures sanitaires
Une opposition face aux décisions du gouvernement exacerbée par une gestion de la crise sanitaire incomprise et souvent jugée incohérente. Du cafouillage des masques au début de l’épidémie à l’hydroxychloroquine, certaines situations ont été vécues comme des "mensonges d’Etat”, estime Stéphanie Mulot. “La Guadeloupe et la Martinique ont été parmi les premiers départements à porter plainte contre les Agences Régionales de Santé et le préfet pour refus de donner des traitements à l'hydroxychloroquine à la population”, rappelle-t-elle.

Tous les pics concernant les taux d’incidence surviennent dès que les aéroports élargissent les conditions d’entrée sur le territoire, notamment pendant les vacances, observe de son côté Vincent Tacita. Et aujourd’hui il y a environ 7 avions qui arrivent par jour, avec des tests PCR qui sont parfois faux. Il n’y a pas que les touristes mais aussi les Guadeloupéens ou Martiniquais qui rentrent chez eux pour les vacances.” En somme, “on dit aux gens qu'il faut qu'ils restent chez eux mais on accueille les touristes”, résume la sociologue.

La Guadeloupe et la Martinique sont reconfinées pour une période d’au moins trois semaines. Les voyageurs disposant d’un schéma vaccinal complet (qui ont reçu leurs deux doses de vaccin) peuvent toutefois se rendre sur ces îles depuis l’Hexagone en se munissant d’un test PCR datant de moins de 72h. Les personnes non-vaccinées doivent, elles, justifier leur déplacement d’un motif impérieux.

Il y a quelque chose dans la gestion qui paraît assez incohérent et qui ne paraît pas assez protecteur pour les populations.
-Stéphanie Mulot

 

Il y a donc une nécessité de retrouver cette confiance perdue avec les connaissances locales et une affirmation identitaire locale, estime Stéphanie Mulot. Au risque du coup de faire l’impasse sur une autre vérité : il n'y a pas que Paris qui prend ces décisions, elles sont internationales.

►Importance de la médecine traditionnelle
C’est là qu’intervient l’importance et la considération accordées à la pharmacopée locale, autre élément qui peut expliquer, en partie, les réticences face au vaccin. Selon la sociologue spécialiste des Antilles, il y aurait un besoin de souveraineté dans ces territoires d’Outre-mer, qui serait à la fois politique, alimentaire et thérapeutique. “Tout cela fait appel à l'idée qu'il faudrait être en mesure de s'auto-gouverner et de prendre des décisions en local par rapport aux spécificités locales et par rapport aux ressources locales”, précise-t-elle. “Aux Antilles, vous avez des gens qui sont habitués à se soigner par des plantes et qui estiment qu’elles sont suffisantes pour booster l’immunité et donc efficaces pour se protéger contre la Covid”, confirme le Guadeloupéen Vincent Tacita. 

Concrètement, cela donne le succès du Virapic du Guadeloupéen Henry Joseph. Ce sirop à base d’herbe à pic, une plante que l’on trouve dans les Caraïbes, est commercialisé par l’entreprise du pharmacien et ses ventes ont explosé ces derniers mois. Les études sur ce produit sont toujours en cours, et rien aujourd’hui ne prouve son efficacité réelle contre le coronavirus. “Ce qui a été extraordinaire, c'était son émotion à lui et la fierté guadeloupéenne que ça a suscité, se remémore Stéphanie Mulot. Les gens ont entendu ‘La Guadeloupe va sauver le monde’.” 

Un ami a écrit "Si le laboratoire Phytobokaz découvrait et développait un vaccin, on aurait une très forte couverture vaccinale et les gens accepteraient de se faire vacciner". C'est le genre de réflexions qui témoignent bien du fait que le vaccin incarne beaucoup de choses dans lesquelles les Guadeloupéens ne s'identifient pas.

Stéphanie Mulot



Il y a donc dans les mentalités, l’idée de se construire de bonnes défenses immunitaires en mangeant local, en pratiquant une activité physique et en utilisant des produits naturels. “Ce qui n'est pas forcément une fausse croyance puisque la médecine nous dit qu'il vaut mieux avoir un bon système immunitaire face au Covid, approuve la sociologue. Mais il y a aussi l'idée que si on utilise un vaccin, les défenses immunitaires s'amenuisent parce que le corps est affaibli. Alors que c'est le contraire. On a un souci là.

►Méfiance envers les médias
Ce désintérêt pour le vaccin s’accompagne d’une défiance grandissante envers les médias “accusés de relayer une idéologie politique”. “N'importe quel quidam dit n'importe quoi sur les réseaux sociaux et on le croit. Il y a eu un cumul de désinformation, d'intox et d'infox qui circulent et qui font que les gens ne croient plus en rien”, analyse Stéphanie Mulot. 

Pour lutter contre ces fakes news, la communauté scientifique ultramarine a décidé de réagir. Dans une tribune publiée le 2 août, ils sont 35 à exhorter la population à se faire vacciner. Leur moyen d’action : la pédagogie. Passages à la télévision, dans les associations, les clubs de foot… “Nous irons là où il faudra, assure le généticien Serge Romana, signataire de la tribune. On va expliquer en quoi il est fondamental que la grande majorité de la population soit vaccinée. On va expliquer qu’aujourd’hui, cette épidémie tue les gens non-vaccinés.

Une prise de parole d'experts locaux qui pourra sans doute trouver crédit aux yeux de la population, “mais retrouver la confiance va être relativement long”, commente Vincent Tacita. Et Stéphanie Mulot de remarquer : "Il manque des relais communautaires qui vont au-devant des gens dans les espaces populaires avec des messages, des dialogues à établir et des discussions à mener pour déconstruire les fake news et les approches farfelues pour amener les gens les plus isolés, les moins accessibles et peut-être les plus vulnérables, à comprendre la légitimité et l'importance des mesures sanitaires prises et notamment des vaccins."

Ce n'est pas toute la population qui réagit de la même façon”, insiste la sociologue. “La façon de réagir à la maladie dépend de plusieurs éléments au niveau individuel. Il y a le quartet gagnant : la connaissance de la maladie, la confiance dans les institutions, le calcul de la balance bénéfice risque, la croyance”, conclut-elle. 

Autant de facteurs qui expliquent la progression, certes lente, de la vaccination aux Antilles. Mais progression quand même. En Guadeloupe, la directrice de l’ARS, Valérie Denux, a évoqué “une lueur d’espoirlors d’une conférence de presse mercredi 4 août. À ce jour, 27,18% de la population éligible (population âgée de 12 ans et plus) a reçu sa première injection. "C'est très faible, bien sûr, par rapport à l’Hexagone et c’est très faible par rapport à la protection de l’immunité collective que nous cherchons. Mais ça progresse”, s’est-elle félicitée.