Statues et noms de rues "issus de la diversité" : qui sont les personnalités ultramarines déjà sélectionnées par le gouvernement ?

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statue de la mulâtresse Solitude
Une statue de la mulâtresse Solitude, symbole de la résistance guadeloupéenne à l'esclavagisme, est érigée sur le boulevard des Héros aux Abymes en Guadeloupe. ©Guadeloupe Tourisme

Emmanuel Macron souhaite rendre hommage à des personnalités issues de la diversité en leur donnant une place dans l'espace public. Parmi les 24 personnalités déjà selectionnées, sept sont ultramarines.

Comment mieux représenter les hommes et les femmes issus de la diversité? Lors d’une interview accordée au média Brut, vendredi 4 décembre, Emmanuel Macron a souhaité identifier "300 à 500 noms" de personnalités issues de l’immigration ou de la diversité d’ici mars. Objectif : donner des idées aux villes pour qu’elles construisent des statues ou rebaptisent des rues en leur honneur.

Pour le président de la République, il s'agit également de reprendre l'initiative après les dégradations commises il y a quelques mois en Martinique et Guyane sur les statues de Victor Schoelcher, ou encore la polémique récurrente sur la place accordée à Colbert, auteur du Code Noir, dans de nombreuses communes, ainsi qu'à l'Assemblée nationale. 


Pour choisir les personnalités, le président veut faire appelle à "la jeunesse" et aux "historiens" dans le cadre d'une "contribution collective", dont la forme n’est pas encore fixée. "Pour l’instant nous n’avons pas été contactés. Mais on serait partants pour participer, c’est d’ailleurs un peu ce qu’on fait déjà, en publiant régulièrement sur les réseaux sociaux des biographies de personnalités qui ont marqué l’histoire de France", explique-t-on au sein de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, créée l'année dernière.
 

440 noms dévoilés en 2021

Parallèlement, Nadia Hai, la ministre déléguée à la Ville, travaille déjà sur la question. En collaboration avec un comité scientifique composé de chercheurs, d'associations et d'artistes, le ministère élabore un registre de personnalités issues de la diversité ou de l’immigration, depuis la Révolution française jusqu'à nos jours.
 
Dans le comité, présidé par l'historien Pascal Blanchard avec son groupe de recherche l'Achac, on trouve la Martiniquaise France Zobda, mais aussi Isabelle Giordano, Rachel Kahn, Leïla Slimani... Depuis deux mois et demi, tous débattent autour des noms proposés par chaque participant. 1700 en tout, réduits à une liste de 440 qui seront dévoilés en ligne au début de l'année 2021. 

Les noms de 24 personnalités ont déjà été dévoilées, sept sont ultramarines. Pascal Blanchard a également donné à Outre-mer la 1ère les noms de Jean-Marie Tjibaou, Darling Légitimus, Maryse Condé ou encore Jenny Alpha. "Tous les Outre-mer seront représentés", assure-t-il. 

  
Ces noms seront donnés à des rues, mais aussi à des bâtiments publics (bilbiothèques, gymnases, ...), à des écoles, des gares et stations de transports en commun, à des squares, des quartiers... Une autre liste sera préparée à l'avenir. Voici les sept déjà dévoilés par le ministère :
  

Raphaël Elizé (1891-1945) : le premier maire noir élu dans l’Hexagone

Né en Martinique en 1891 et petit-fils d’esclaves, Raphaël Elizé s’installe avec ses parents en 1902 dans l’Hexagone. Devenu vétérinaire, il est mobilisé au sein du 36e régiment de l’infanterie coloniale pendant la Première Guerre mondiale.

Revenu du front, Raphaël Elizé s’installe à Sablé-sur-Sarthe, dans les Pays de la Loire. Elu maire en 1929 sous l’étiquette SFIO, l’ancêtre du parti socialiste, il fait deux mandats marqués par une politique sociale. Il est considéré comme le premier homme de couleur élu maire dans l’Hexagone, même si en 1879 la ville de Paris a brièvement eu un président du conseil municipal noir. 

Raphael Elizé
Raphaël Elizé dans sa jeunesse. ©DR

En 1941, Raphaël Elizé est destitué sous la pression raciste de l’occupant allemand. Il entre alors en résistance. Dénoncé en 1943, il est mis en prison puis déporté au camp de Buchenwald, où il meurt en 1945.

A lire aussi : Le Martiniquais Raphaël Elizé, premier maire ultramarin de l'Hexagone, honoré à Sablé-sur-Sarthe.
 

 

Camille Mortenol (1859-1930) : l’officier qui défendit Paris pendant la première guerre mondiale

"Je rêve d'une promotion Mortenol à l'ENA", confie à Outre-mer la 1ère Pascal Blachard. Fils d’un ancien esclave -son père n’est affranchi qu’une dizaine d’années avant sa naissance- Camille Mortenol est originaire de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. D’un milieu modeste, il est repéré pour ses excellents résultats scolaires par Victor Schœlcher, signataire de l'abolition de l'esclavage en 1848, et part faire ses études à Bordeaux. Reçu à Polytechnique, Camille Mortenol s’engage dans la Marine une fois diplômé.

Il participe notamment à la conquête de Madagascar en 1894. En 1915, il est choisi par le général Gallieni pour assurer la défense anti-aérienne de Paris. Décoré de la Légion d’honneur en 1920, il meurt dix ans plus tard.
 

Henri Salvador (1917-2008) : le pionnier du jazz

D’origine guyanaise, Henri Salvador quitte Cayenne pour l’Hexagone en 1929. Dans les années 1930, il découvre les musiques de Louis Amstrong et Duke Elington. Passionné de jazz, il monte sur les planches de cabarets parisiens où il déploie ses talents de chanteur, mais aussi d’humoriste. L'artiste est alors repéré par Django Reinhardt, qui l’engage comme accompagnateur.

Chanteur populaire, son succès explose lors d’une tournée en Amérique latine : en jouant des airs de samba au ralenti, il est l’un des créateurs de la bossa-nova. C’est dans les années 1940 qu’Henri Salvador devient une véritable vedette. Il crée sa propre formation en 1946, et enchaîne les tubes. Une chanson douce, Zoro est arrivé, Juanita banana, Emilie Jolie…

Henri Salvador chante avec les plus grands puis se retire dans les années 1980. Il revient sur scène en 2000 avec Jardin d’hiver, la chanson de son grand retour, coécrite par Benjamin Biolay et Keren Ann.

Récompensé d’une victoire d’honneur de la musique en 1998, de la médaille d’or de l’Académie française en 2001 et commandeur de la Légion d’honneur, Henri Salvador meurt en 2008 d’une rupture d’anévrisme. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise.


Marius Tresor: la légende du foot

Marius Tresor naît à Sainte-Anne, en Guadeloupe, en 1950. Brillant défenseur, l’un des meilleurs du football français, il totalisera 65 sélections sous le maillot des Bleus. En 1976, il devient le premier capitaine antillais de l’équipe de France de football.

Il débute sa carrière à Ajaccio, puis rejoint l’Olympique de Marseille, avec qui il remporte la Coupe de France en 1976. En 1984, alors qu’il a intégré les Girondins de Bordeaux, il gagne le titre de champion de France.

Pendant la demi-finale de la Coupe du monde 1982, qui oppose la France à l’Allemagne, Marius Tresor marque un but spectaculaire.

Il se retire des terrains en 1984 et devient formateur au sein des Girondins de Bordeaux. Marius Tresor a pris sa retraite il y a un an.
 

 

Saiaeng Wahena (1896-1918) : le tirailleur kanak

Né à Lifou, Saiaeng Wahena est engagé volontaire pendant la première guerre mondiale. Il combat au sein du bataillon Mixte du Pacifique, regroupant des tirailleurs originaires de Polynésie française et de Nouvelle-Calédonie.


Saiaeng Wahena meurt au front en octobre 1918, deux semaines avant l’armistice, aux portes du village de Vesles-et-Caumont, dans l’Aisne. Dix Tahitiens et trente-sept Néo-calédoniens perdent également la vie dans cette bataille. Inhumé dans l’Hexagone, son corps est rendu à sa famille en 2006. Il fut décoré à titre posthume de la Croix de guerre.

 

Jackson Richardson : le génial capitaine de l’équipe de France de handball

Médaillé de bronze aux JO de Barcelone en 1992, deux fois champion du monde, en 1995 et 2001, élu meilleur joueur du monde en 1995… Le demi-centre Jackson Richardson est l’une des figures du handball français.

Richardson JO 2008
Jackson Richardson est porté en triomphe par les joueurs de l’équipe de France de handball lors des Jeux Olympiques de Pékin, en 2008. ©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Né à La Réunion en 1969, il joue enfant au club de Saint-Pierre. Repéré en 1988 par le sélectionneur Daniel Constantini, il part dans l’Hexagone et joue dans différents clubs. Entre 1990 et 2005, il cumule plus de 400 sélections pour l’équipe de France. Un record.

A partir de 2015, il entraîne l’équipe du Dijon Métropole Handball. Il est aussi sélectionneur pour l’équipe nationale du Gabon.

 

Raoul Diagne (1910-2002) : le premier ultramarin sélectionné en équipe de France de football

D’origine sénégalaise, Raoul Diagne nait à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, en 1910. Son père, Blaise Diagne, est un homme politique de premier plan : député du Sénégal à l’Assemblée nationale française en 1914, il est ensuite nommé sous-secrétaire d'État aux colonies.

En 1931, Raoul Diagne devient le premier footballeur noir à porter le maillot des Bleus. Il sera sélectionné dix-sept fois en équipe de France. A l’aise à plusieurs postes, on le surnomme "l’araignée" pour son agilité.

Il range les crampons à la fin des années 1940 puis devient entraineur. Au début des années 1960, il est le sélectionneur de l’équipe nationale du Sénégal. Il meurt en 2002, à 92 ans.
 

Grogne chez Les Républicains

Le vice-président du Sénat Roger Karoutchi (LR) s’oppose à l'initiative du président de la République. Selon lui, créer un registre de noms revient à "réduire les mérites de ceux qui sont sur la liste" car "ils n’ont pas à être reconnus parce qu’ils sont dans une diversité, ils ont à être reconnus pour leur valeur personnelle".

Pour appuyer son argumentaire, Roger Karoutchi cite l'exemple de deux Guyanais : Félix Eboué, qui "n’a pas eu besoin de liste pour être au Panthéon et pour être l’honneur de la résistance" et Gaston Monnerville, député puis président du Sénat.

  

"Régression démocratique"

"Lorsque le président demande à ce que soit faite une liste de personnalités noires et arabes, pour moi c'est du séparatisme", a estimé Marine Le Pen sur France Inter jeudi 10 décembre.

Un certain nombre de nos dirigeants d'ailleurs vont dans ce sens de la racialisation des relations humaines qui me fait horreur (...) Déterminer les gens en fonction de leur couleur comme l'a fait le président à plusieurs reprises, ou de leur religion, est une régression démocratique majeure.

Marine Le Pen

 

"C'est du racialisme", a ajouté la présidente du Rassemblent National (RN).