Covid-19 : un an après la fin du Covid-free, que reste-t-il de l'épidémie en Nouvelle-Calédonie?

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Même si le Caillou a enregistré plusieurs cas de coronavirus en mars 2020 et mars 2021, il est ensuite resté Covid-free jusqu'au 6 septembre 2021. Un an après, quelles traces l'épidémie laisse-t-elle derrière elle ?

Pas moins de 314 décès. Des victimes du Covid-19 qui souffrent de séquelles durant de longs mois.  Des collégiens qui peinent à retrouver le chemin de l'école. Des entreprises acculées par des prêts et des mois d'activité réduite, voire d'inactivité. Des citoyens qui s'affrontent sur la question de la gestion de l'épidémie. Les répercussions de la crise sanitaire, qu'a traversée la Nouvelle-Calédonie à partir du 6 septembre 2021, sont multiples. Tour d'horizon non exhaustif. 

1. L'épidémie faiblit, la vaccination stagne 

Plus de masques dans les rues... ou presque. Un retour à la vie normale se dessine enfin. Après un rebond épidémique en juillet dernier du fait notamment de la reprise des voyages vers l’étranger, l’épidémie de coronavirus fléchit en Nouvelle-Calédonie. Le 1er août marque d'ailleurs la fin de l'état d'urgence sanitaire.

Selon le dernier point sanitaire du gouvernement, datant du mardi 30 août, 314 nouveaux cas ont été recensés en une semaine, alors qu’ils pouvaient être un millier à être enregistrés en 24 heures lors des pics de contaminations.  Le taux d’incidence, qui représente le nombre de nouveaux malades sur sept jours pour 100 000 habitants, s’établissait à 115 au 30 août. Depuis quelque temps, il n'y a plus de décès, ni de personne en réanimation. Ni de pression particulière donc sur les services du Médipôle. 

66% de la population vaccinée

Si le nombre de contaminations se tasse, la vaccination, elle se poursuit. Le deuxième rappel étant accessible aux personnes âgées de 80 ans et plus, de 60 à 79 ans et celles de 18 à 59 ans à risque de forme grave de Covid-19. Sont aussi concernés les femmes enceintes, les professionnels du secteur de la santé et médico-social, les personnes immuno-déprimées et celles en contact avec des personnes fragiles. Au 30 août, 249 doses de vaccin avaient été injectées en une semaine. Aujourd’hui 66% de la population totale est vaccinée. 

Pour autant, le port du masque reste très recommandé aux personnes âgées et à celles qui souffrent de comorbidités.

Le reportage de Dave Waheo-Hnasson :

©nouvellecaledonie

2. Des familles endeuillées

À partir de septembre 2021, la Nouvelle-Calédonie a dû faire face à une crise sanitaire sans précédent. Elle a conduit à ce jour à 314 décès. De nombreux Calédoniens ont vu un ou plusieurs de leurs proches s'en aller. Des deuils dont ils peinent à parler aujourd'hui. Preuve que la douleur est indicible.  

Typhaine Martin a tout de même accepté de se confier. Elle qui a perdu son père, Armand Martin, le 9 septembre 2021. "C’était le premier cas Covid", raconte-t-elle. Tout est allé très vite. 

Armand, 74 ans, qui vivait dans une maison de retraite se retrouve transféré au Médipole. En une journée et demi, tout bascule. Contactée par la Dass, Typhaine et sa famille se font dépister. "Tout le monde était positif. Le jour de l’enterrement, on m’a dit que je ne pouvais pas assister aux obsèques de mon père. Ça me fait très mal jusqu’à maintenant car je n’ai pas pu l’enterrer".

De la culpabilité

S’ajoute à cela un sentiment de culpabilité. "J’ai des remords. Je ne saurai jamais si c’est moi qui lui ai donné le Covid. Le plus difficile, c’est de me demander s’il est mort à cause de moi", lâche-t-elle avec émotion. "Ça va faire un an, mais je ne m’autorise pas à faire le deuil. C’est compliqué."

Et ce n’est pas un cas isolé. De nombreux Calédoniens ont souffert de ne pas pouvoir accompagner leur parent défunt comme le veut la tradition. Les rituels de deuil, tels que le recueillement lors des funérailles ayant été perturbés. Sans compter que certains familles ont été confrontées à une contrainte financière : débourser le coût des obsèques. 

3. Des victimes du Covid long

Certains Calédoniens souffrent encore des séquelles du Covid-19. Après un séjour en réanimation, ces personnes, bien que guéries, étaient amaigries et affaiblies. Elles ont dû réapprendre à respirer sans oxygène. Elles ont aussi dû refaire des exercices musculaires comme respiratoires.

Le reportage de Laurence Pourtau et Natacha Faure :

©nouvellecaledonie

Parmi les patients admis en réanimation, 70% ont gardé des séquelles après trois mois. En comparaison, ceux qui n’ont pas eu besoin de soins intensifs ne sont que 10% à conserver des séquelles. Les premiers, victimes d'un Covid long, ont dû s'engager dans un travail de rééducation encore plus long pour être à nouveau capables de fournir des efforts.

"Pourquoi moi j'ai réussi à m'en sortir"

Marie est de ceux-là. Cette jeune femme sportive, qui n'avait pas de facteurs de risque, est tombée malade en septembre 2021. Aujourd'hui encore, elle ressent des séquelles du coronavirus. Pour elle, le simple fait de monter les escaliers est toujours problématique. Sans oublier les conséquences psychologiques qu'une telle maladie engendre. "On se demande : 'pourquoi moi j'ai réussi à m'en sortir'", confie-t-elle. 

Ecoutez le témoignage de Marie au micro de Valentin Deleforterie : 

Le témoignage de Marie, victime d'un Covid long

4. Des adolescents fragilisés

De nombreux adolescents subissent encore les conséquences de cette crise. Au Centre d’accueil et de soins pour les adolescents (Casado), qui accueille les jeunes de 11 à 18 ans, on a constaté une hausse des demandes de consultations psychologiques et médicales pendant la crise et post-confinement. Alors que la structure a suivi 658 patients en 2018, elle en a accompagné 985 en 2020 et 706 en 2021. Le confinement strict ayant empêché des consultations en 2021. Le Casado, qui a reçu 335 nouvelles demandes de consultations en 2018, en a recensé 469 en 2020 et 484 en 2021. Elle en compte déjà 357 pour 2022. 

Plusieurs raisons à cela. Il y a tout d’abord une augmentation des décrochages scolaires. Cela concerne souvent des adolescents qui "ont accumulé du harcèlement scolaire antérieur, dont le confinement les a protégés", explique le docteur Nathalie Dugand, pédopsychiatre au Casado. Pour eux, le retour à la vie normale est difficile. Ils se sentent perdus. En parallèle, il y a donc une hausse de la prise en charge individuelle de ces patients lors d’ateliers scolaires. "Ça peut prendre une année avant de retrouver un rythme habituel et de retourner au collège", précise-t-elle. 

Phobie scolaire et sociale

Un plus grand nombre d'adolescents ont développé une phobie scolaire et sociale, plus somatique. "Certains ont peur d’être malades. D’autres n’ont pas pu voir un membre de leur famille malade et ont vécu un deuil pathologique", relève-t-elle.

La surconsommation de réseaux sociaux et d’écrans, en général, a aussi engendré des addictions et des troubles du comportement. Là encore, le retour à la vie réelle n’est pas aisé pour les adolescents. "Ceux qui se sont créés un personnage social et joyeux sur la toile, se sentent tristes et renfermés dans la réalité. Il leur faut tisser des liens en vrai et ils en sont incapables", poursuit-elle. Sans parler des jeunes qui ont souffert de violences intra-familiales et conjugales durant le confinement. Cela peut entrainer des troubles anxieux ou suicidaires, quel que soit leur âge. 

Autre répercussion néfaste : le retard dans le suivi des troubles dys, des troubles de l'apprentissage. "Certains patients ont dû apprendre à la maison sans soutien et ont eu du mal à faire leurs devoirs. Ceux qui ont des troubles du langage se sont inhibés."

Retards de langage, troubles psychomoteurs

Selon la spécialiste, les jeunes enfants sont aussi victimes de cette crise car ils ont commencé leur vie sociale en côtoyant des assistantes maternelles qui portaient des masques, ce qui n’est pas normal. "Les enfants apprennent à parler, à communiquer et à réguler leurs émotions en regardant l’expression faciale des adultes et des autres enfants. Plus tard, il y a aura des diagnostics de retards de langage et même des troubles psychomoteurs", avance-t-elle. 

Autant de conséquences nuisibles sur les enfants et les adolescents que l’on constate aussi en Métropole. "Là-bas, certains services étaient surbookés. Ici aussi, il y a une augmentation de la charge de travail", indique le docteur Nathalie Dugand. Mais il n’y a pas suffisamment de médecins, ni de psychologues. "Il n’y a pas non plus de centre d’hospitalisation dédié à la pédopsychiatrie". De plus, tout est centralisé à Nouméa.

Outre les troubles psychologiques, l'absentéisme pendant les confinements a aussi fragilisé le parcours de certains élèves comme le constate Fabienne Kadoka, secrétaire générale du SFA CGC. Certains professeurs observent déjà une baisse du niveau des élèves.

Ecoutez l'interview de Fabienne Kadoka au micro de Valentin Deleforterie :  

L'interview de Fabienne Kadoka du SFA CGC

5. Une crise coûteuse pour la collectivité

Les dépenses liées à la gestion de la crise sanitaire ont lourdement pesé sur les finances de la Nouvelle-Calédonie. Pour y faire face, le pays s'est vu accorder, en 2020, un prêt garanti par l’État de 28,6 milliards. Quelque 13,5 milliards ont été dédiés notamment au chômage partiel. Autre coup de pouce : peu après le début de l'épidémie sur le Caillou, en novembre 2021, le Caillou a bénéficié d'une subvention exceptionnelle de 4,8 milliards versée par l'État. 

Un endettement de 255% 

Puis, en juillet 2022, il s'est vu octroyer un prêt de 20,88 milliards de francs, garanti par l'État et mis en œuvre par l’AFD. Sur cette enveloppe, 1,13 milliard sera consacré aux dépenses de gestion de la crise et 1,39 milliard aux mesures économiques, à savoir le chômage partiel, la prise en charge des frais funéraires ou encore la remise en l’état des hôtels réquisitionnés. Avec ce nouveau prêt, le taux d’endettement du territoire s’élève désormais à 255%. Une dette non négligeable. 

Les mutuelles avaient, elles aussi, été sollicitées, en octobre 2021, pour contribuer au financement de la crise Covid. Le gouvernement, qui a réclamé leur participation aux dépenses, s'est vu opposer la décision du tribunal administratif. La juridiction a annulé, en juillet 2022, la délibération en ce sens votée au Congrès en octobre 2021. Le motif invoqué ? Le gouvernement aurait dû soumettre une loi de pays aux élus du Congrès pour mettre en place cette contribution. 

6. Des entreprises plombées 

Pour les entreprises calédoniennes, la crise n'aura pas été de tout repos. Lors des confinements, elles ont dû faire face à des périodes d'inactivité ou d'activité réduite. Pour survivre, la plupart ont eu recours aux prêts garantis par l'État (PGE) et au fonds de solidarité. En début d'année, de nombreuses sociétés ont été confrontées à l'absentéisme de leurs salariés, victimes du variant Omicron. Un nouveau coup dur sur le plan de la productivité qui a grévé leur chiffre d'affaires. 

À présent, les organisations patronales s'inquiètent des difficultés de recrutement que connaissent les entreprises. Elles constatent un début une pénurie de main d'oeuvre assorti d'un taux de chômage élevé, ce qui peut sembler paradoxal. Un phénomène qui s'explique notamment par la fermeture des frontières liée à la crise Covid. 

Un manque d'attractivité

"Certaines compétences ont tout simplement disparu", explique Yann Lucien, le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME-NC). "C'est un manque de managers, de techniciens ou encore de personnels compétents. Beaucoup sont partis". C'est le cas notamment dans l'aviation ou dans le transport en général. "Des gens étaient arrêtés pendant pratiquement deux ans, et beaucoup d'entre eux se sont reconvertis et sont devenus chefs d'entreprises à leur tour ou ont totalement changé de secteur", poursuit-il. 

La concurrence étant internationale, les profils recherchés peuvent être tentés de quitter le territoire. Or la Calédonie semble souffrir d'un manque d'attractivité, ce que déplore le Mouvement des entreprises de Nouvelle-Calédonie (ex-Medef). Ainsi le secteur privé emploie aujourd’hui 77 000 personnes selon l’Institut de la statistique et des études économiques, soit 1 200 travailleurs de moins qu’avant la crise Covid.

7. Le télétravail se développe

C'est peut-être l'un des impacts positifs de la crise : l'utilisation du télétravail se répand en Nouvelle-Calédonie. L’Observatoire numérique de Nouvelle-Calédonie le constate dans ses indicateurs. Selon ses baromètres numériques entreprises 2018 (BNE 2018) seuls 13% des entreprises (hors filière numérique) proposaient le télétravail en 2018. Il s’agissait de structures de plus de dix salariés. Le BNE 2021 indique que ce taux s’élève à 39% en 2021. Sur ces 39%, 30% des entreprises avaient mis en place le télétravail avant le confinement, 8% pendant le premier confinement de 2021 et 1% après ce confinement.

"En 2018, 97 % des entreprises qui ne pratiquaient pas le télétravail estimaient ce mode de travail inadapté à leur activité. Il y a donc eu, en 2020, un véritable boom, mais assurément aussi une mise marche 'forcée' vers cette 'nouvelle organisation de travail'", constate Éric Olivier, coordinateur de l’Observatoire. "Cela a donc pu faire prendre conscience à de nombreuses entreprises, éloignées du numérique, de son utilité effective". Avant de préciser : cela a peut-être pu les "obliger à une véritable réflexion autour de leur digitalisation !"

Un gain de productivité

Si les sociétés ont décidé d’opter pour le télétravail, c’est pour plusieurs raisons : les économies de temps de trajets et de location de bureau. Il y a un autre avantage, moins connu du grand public : le gain de productivité. "Ce sont jusqu'à 25% de productivité en plus qui peuvent être gagnés, sous réserve d'un management adapté", fait valoir Éric Olivier. 

Une pratique qui a de beaux jours devant elle? "On pourrait penser que oui, avec l'éclosion de lieux de travail partagés sur le territoire, et des institutions qui se sont mobilisées pour que les réglementations sur ce sujet soient validées dès 2021." Depuis avril 2021, deux lois de pays encadrent le télétravail

8. Après de profondes divisions, des relations apaisées? 

S’il est un phénomène qui a divisé la population, c’est bien la crise sanitaire. Elle a opposé les pro-vax d’un côté aux anti-vax de l’autre. Les pro obligation vaccinale aux anti. Dès septembre 2021, et pendant plusieurs mois, les partisans de la liberté vaccinale ont battu le pavé dans les rues de Nouméa pour faire entendre leur voix. Quelques citoyens sont même sortis de l’anonymat pour devenir de véritables porte-paroles. 

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La mobilisation pour la liberté vaccinale a rassemblé un millier de personnes, samedi 8 janvier, à Nouméa. ©Carawiane Carawiane / NC la 1ère

La classe politique n’a pas échappé aux scissions sur l’épineuse question de l’obligation vaccinale. Elle a été tour à tour votée à l’unanimité, contestée notamment par le sénat coutumier et les syndicats, puis reportée. Jusqu’à ce qu’en novembre 2021, des élus du Congrès, appartenant à différents partis politiques, déposent une délibération au Congrès pour supprimer cette disposition. 

Un an après la fin du Covid-free, il n'y a plus de restrictions. Ni de prises de positions divergentes sur le vaccin, ni de manifestations dans les rues. Mais ces différends ont-ils disparu? Ou, tout au moins, se sont-ils apaisés? Pas facile à dire. 

9. Un référendum contesté par certains 

La crise Covid n'a pas été sans conséquences sur le troisième référendum. Tout comme la population, le Congrès s’est montré divisé dès octobre 2021 sur la date du scrutin. Les loyalistes sont restés favorables à un maintien du scrutin le 12 décembre 2021, alors que les indépendantistes souhaitaient un report en raison de la période de deuil. Les seconds ont alors appelé à la non-participation de leurs adhérents et sympathisants. Le référendum a quand même eu lieu le 12 décembre. Résultat : les indépendantistes ne reconnaissent pas le résultat du scrutin. Ils veulent à présent discuter de manière bilatérale avec l'État sur l'avenir institutionnel de la Calédonie. 

Mobilisation FLNKS à Païta, référendum 2021
©Antoine LETENNEUR / NC La 1ère

10. Des masques laissés à l’abandon dans la nature 

Pour Thibaut Bizien, chargé de mission et cofondateur de l’association Caledoclean, le constat est sans appel. Il y a "énormément de masques à usage unique et de flacons de gel hydroalcoolique dans la nature". S'ils sont difficiles à quantifier, on en trouve sur les trottoirs et dans les mangroves. "Il y en a aussi dans les laisses de mer et sur les îlots comme celui de Sainte-Marie à Nouméa ou encore à Païta et Dumbéa", précise-t-il. 

Mettre la faune en péril

Autant de déchets qui peuvent mettre en danger des animaux. En les avalant, "la faune peut ingérer par erreur du plastique ou de la fibre plastique", explique-t-il. "En se dégradant, la substance toxique contenue va intégrer la chaine alimentaire."

Quant à savoir si l’environnement se porte mieux depuis le confinement, Thibaut Bizien répond par la négative. "À un moment, certains pensaient que la crise allait tout changer, qu’on allait repenser nos modes de consommation. On peut avoir la certitude que le Covid n’a rien fait de tout ça. Peut-être que notre dette carbone a baissé pendant les confinements, mais l’activité a repris, parfois même de plus belle, car certains ont voulu compenser leurs pertes."

Dès mars 2021, les associations environnementales ont tiré la sonnette d'alarme.