Après Pilima le 12 janvier 2020 et Antecume-Pata, quatre villages du Haut-Maroni en Guyane accueillent pendant dix jours une exposition itinérante en français et en wayana. Dix-sept panneaux restituent les temps forts d’un projet ambitieux appelé SAWA pour Savoirs Autochtones Wayana-Apalaï.
 

© musée du quai Branly - Jacques Chirac

Durant quatre ans, des représentants wayana et apalaï ont étudié les collections et les enregistrements liés à leur culture conservés dans les musées de Paris, de Cayenne et dans les fonds d’archives de l’université Paris Nanterre. Pièce maîtresse du projet : la mise en ligne ce mois-ci de WATAU, le premier site internet en langue wayana. Grâce à cet outil, les peuples autochtones de Guyane française découvrent les chants, les récits et objets conservés loin de chez eux.

Regardez ci-dessous où se trouvent les villages wayana et apalaï :

A l'origine du projet SAWA : des populations autochtones fragilisées


Les Wayana forment avec les Apalaï deux peuples autochtones de Guyane française. Leur population dépasse à peine les 2000 habitants.
Leurs villages sont localisés entre trois États souverains : la France, le Brésil et le Surinam. Un peu plus d’un millier résident en Guyane française, principalement sur la commune de Maripasoula dans une douzaine de villages du Haut-Maroni. Environ 550 vivent au Brésil sur le Haut et le Moyen Rio Paru. Au Surinam, leur population est estimée à 600 personnes.  

Les Wayana-Apalai se sont rapprochés grâce à leur histoire, leur culture et de fréquents échanges. Même s'ils sont minoritaires dans leur environnement géographique, leurs langues sont parlées par tous, enfants et adultes. En revanche, un pan de leurs savoirs et de leurs savoir-faire est en péril. La transmission est freinée notamment par la mort des anciens et par le départ des plus jeunes. La concentration des lycées sur la bande littorale oblige les adolescents à poursuivre leur scolarité à des centaines de kilomètres de chez eux.

 

WATAU : pour une restitution numérique

Avec ces cinq lettres, WATAU, n’est pas seulement l’acronyme de la traduction de SAWA en langue caribe : Wajana Apalai Tuwalonu (savoir) A- apëipotpï (enregistrer), U-uhpak (ancien). C’est aussi le nom wayana d’un poisson, devenu l’emblème de la plateforme numérique qui sert de socle au projet SAWA.

Sara Tandar et l'équipe SAWA à la faculté de Nanterre - Octobre 2018 © KP

 

WATAU : premier site internet en langue wayana 

Donner de la visibilité à la culture wayana-apalaï mais aussi et surtout partager via internet les savoirs ancestraux avec la jeune génération wayana-apalaï. C’est la vocation de WATAU comme le précise le texte de présentation : 

En donnant à voir les objets anciens et les photographies, en donnant à écouter les enregistrements collectés par les chercheurs et les gens de passage, nous souhaitons que WATAU offre un moyen de nous réapproprier nos savoir-faire et notre culture.


Accessible en français, en wayana et apalaï, WATAU est le premier site internet du genre. Configuration, photos, sons, mots-clés… Tout a été conçu par les Wayana. Ils ont même créé un vocabulaire adapté à l’informatique.

© Miloeil


Pour beaucoup de termes, ils ont réussi à les trouver dans leur langue. Pour d’autres mots, il a fallu adapter le vocabulaire. Ils ont utilisé la métaphore. Pour le mot satellite, ils ont utilisé le nom d’une chenille qui brille. Pour le mot ordinateur, ils ont créé un nouveau mot”, explique Eliane Camargo, ethnolinguiste brésilienne et coordinatrice scientifique du projet SAWA.

Sara Tandar les a aidé à tout anticiper. Cette ingénieure d'études au CNRS est chargée de la coordination du projet de portail numérique WATAU. A la faculté de Nanterre, Sara Tandar est la Responsable des Humanités Numériques de la Maison Archéologie et Ethnologie (MAE) René-Ginouvès. Elle a guidé l’équipe wayana-apalaï dans l’élaboration de l’interface.  

Adapter le site internet aux smartphones a été l’un des soucis permanents des concepteurs du site. Les plus jeunes en sont friands malgré les difficultés de connexion dans les villages les plus reculés de Guyane. En un clic, l’internaute peut consulter une cartographie des musées qui contiennent des fonds wayana-apalaï et faire le lien avec des objets conservés en Europe et en Amérique latine.

Gérer le calendrier a été l'un des obstacles à surmonter. "Chacun a des temporalités différentes. Quand l'équipe wayana passe deux mois dans l'Hexagone, ils travaillent beaucoup. Une fois de retour en Guyane, ils sont moins joignables", explique Sara Tandar.

Formée aux nouvelles technologies, l'équipe SAWA va aussi gérer le portail numérique, qui est voué à évoluer.
 

Le premier livre en langue wayana


Avant la mise en ligne du site internet WATAU, l’équipe wayana-apalaï a déjà connu une première satisfaction. Au bout de deux ans de travail, un manuel consacré au rituel du Maraké a été publié en 2018. Iteneimek est le premier livre en wayana.
Itëneimëk, ça évoque un objet qui était parti, comme s’il était perdu. Chez nous, quand quelqu’un est perdu dans la forêt, on va aller le chercher. Quand on le retrouve, on le ramène au village. C’est le même principe” précise Mataliwa, l’un des artisans wayana du projet SAWA. 

 

Des Wayana à la recherche de leur patrimoine oublié

Mataliwa est l’un des précurseurs wayana du projet SAWA. De son père Kulijaman, décédé en 2001, Mataliwa a hérité d’un important répertoire de chants traditionnels du Haut-Maroni. De sa passion de la transmission aussi. Avec sa voix posée, le quarantenaire était l'interprète de feu Kulijaman. Ce dernier accueillait des chercheurs de passage en Guyane. 

Selon l’anthropologue français Pierre Déléage, Kulijaman était le "plus grand spécialiste rituel des Indiens Wayana de Guyane française". Il était l’un des gardiens d’un temps fort du patrimoine Wayana-Apalaï : le Maraké en français, ëputop en Wayana.

Organisé pour franchir une étape de la vie, comme la puberté, le Maraké est un cycle de cérémonies étalé sur plusieurs mois. Musique, danses en costume et une épreuve de purification en sont les ingrédients.

L'une des étapes demande du courage et de l'endurance. Elle consiste à résister à la piqûre de fourmis ou de guêpes puis à jeûner pendant cinq jours. Le Maraké prépare ainsi les jeunes à affronter les épreuves de la vie d'adulte.

Regardez ces images extraites de "Ëputop, un maraké wayana", le documentaire réalisé par Jean-Philippe Isel (@Toucan production/RFO Guyane 2005). Elles montrent le dernier Maraké organisé en 2004 :
Extraits du documentaire "Ëputop un maraké wayana"
Réalisation : Jean-Philippe Isel - @Toucan Production/RFO Guyane 2005 - Remerciements aux habitants de Taluhen

D’autres éléments essentiels sont les chants du Kalawu. Le nom désigne à la fois des chants exécutés tout au long du Maraké et un long poème composé de treize chants anciens et plus de 1500 vers. Un poème interprété lors de la cérémonie finale.

Chez les Wayana, un alphabet existe. Mais la culture est orale. L’histoire est transmise par le chant. Le rôle de l’homme, de la femme, les guerres… Tout passe par l’oralité 

Eliane Camargo, ethnolinguiste brésilienne


Quand Kulijaman est décédé il y a dix-neuf ans, c'était comme si une bibliothèque avait brûlé. L’homme était le dernier grand chanteur de Kalawu du Haut-Maroni. 

Depuis une dizaine d’années, Mataliwa marche dans les pas de son père et dans celui des anthropologues, ceux qui depuis la deuxième moitié du 18ème siècle ont exploré la Guyane. Il a rédigé une étude sur les ciels de case. Ces plateaux circulaires en bois, placés au centre du carbet communautaire, le tukusipan, servent à protéger les habitants du village.

L'enfant d'Antécum-Pata ne s'est pas arrêté là. Il a cherché des sons enregistrés, témoins des rituels en voie de disparition. Sa quête l'a mené dans plusieurs musées européens. Une volonté apparaît : celle de se réapproprier les chants grâce aux enregistrements des ethnologues qui se sont succédés sur sa terre.

Pourquoi les anthrophologues ne font-ils pas de retour sur leur travail ? - Mataliwa.


Ce sont les prémisses du projet SAWA, une démarche initiée par les Wayana eux-mêmes.

SAWA : Des collections muséales passées au crible

Il faut voir leurs yeux et leurs sourires. Quand les membres de l’équipe SAWA pénètrent dans la muséothèque du musée du quai Branly en 2016, leur réaction enthousiaste fait plaisir aux conservateurs de l’institution parisienne.

Armés d’appareils photos, leurs mains enveloppées dans un gant bleu, ils se dirigent vers les tables blanches sur lesquelles sont posés les objets conservés dans les réserves du musée. Près de 200 pièces ont été mises à leur disposition sur les 1100 objets et 300 photographies Wayana et Apalaï. La plus grande collection amérindienne du musée du quai Branly-Jacques Chirac. Certaines pièces datent des cabinets de curiosités de l’Ancien Régime, ancêtres des musées actuels.

Certains objets sont rentrés au 18ème siècle. Ils ont été saisis au moment de la Révolution française, ou au cabinet du roi au Louvre, ou au jardin du roi au muséum, ou aux cabinets d’aristocrates à Paris”, explique André Delpuech. L'actuel directeur du Musée de l’Homme était, jusqu’en 2017, le responsable des collections des Amériques au musée du quai Branly.

Tels des enquêteurs, Mataliwa, Aïmawalé et les autres membres de l'équipe wayana-apalaï examinent avec minutie chaque objet : des râpes à manioc, aux coiffes en passant par les bracelets portés autrefois à la cheville. Une séance de travail filmée par Lionel Rossini dans son film SAWA.

On est très heureux de revoir tous ces objets pratiquement en bon état. La plupart, on ne les fabrique plus actuellement. Les bracelets à la cheville, ça n’existe plus chez nous. Les hommes et les femmes ne les portent plus;” témoigne Aïmawalé dans le film.

Lors de cette première semaine de travail, notre équipe a été impressionnée par les objets. Comme les anciens dorsaux. Les techniques de tissage à base de coton ont souvent été remplacées par des matériaux plus rigides” ajoute Mataliwa. La fabrication traditionnelle est en voie de disparition. “Auparavant, les femmes tissaient le coton utilisé. Aujourd'hui, le coton est souvent acheté dans le commerce car la confection demande plusieurs mois de travail” précise Mataliwa.
 

© KP


Deux ans plus tard, l'une des séances de travail au musée du quai Branly-Jacques Chirac est consacrée à l'étude des Kunana. Sur ces pièces de vannerie étaient piégées des guêpes et des fourmis venimeuses. Ces insectes étaient appliqués sur les corps d’individus. Les fourmis pour les initiés. Les guêpes pour les plus aguerris. Cette étape du Maraké correspond à une épreuve de purification. Des chercheurs du Musée de l'Homme ont profité de l'aide de l'équipe Wayana-Apalaï pour identifier les insectes.

Regardez ce reportage de France Ô/la1ère tourné en octobre 2018
Le projet SAWA : Savoirs Autochtones Wayana Apalaï
 

Une exploration inversée “à la façon des ethnologues”

A chaque étape de leur exploration, les Wayana expliquent aux conservateurs et chercheurs présents les différentes phases de confection des objets, qui les fabriquaient et ceux qui les portaient. Leur fonction aussi. Avec le projet SAWA, ils posent les bases d’une nouvelle façon de travailler avec les universitaires. Un précédent pour ce musée. Un travail similaire a été effectué au musée des cultures guyanaises à Cayenne.

Dès le départ de l’aventure, les Wayana ont été très clairs sur leur démarche. “Ils m’ont fait savoir qu’ils en avaient ras-le-bol des chercheurs. Je me suis dit : il faut que je travaille avec eux, mais pas comme un formateur. Ils participent à ce que je fais. Ils ne sont pas seulement informateurs mais acteurs de la recherche. Avec ce type de travail, ils se sentent d’égal à égal”, explique Eliane Camargo, une ethnolinguiste brésilienne.

Eliane Camargo et Asiwae, un membre apalaï de l'équipe SAWA - octobre 2018 © KP


Une vingtaine d’objets a même été retirée des collections après examen par l’équipe Wayana-Apalaï. “L’expérience de travail menée avec les membres du projet SAWA a été exceptionnelle”, souligne Fabienne de Pierrebourg, responsable des collections Amériques au musée du Quai Branly. “Ce travail a été marqué par une grande constance et une grande précision. Aussi, il ne fait aucun doute que les connaissances des experts wayana et apalaï qu’ils ont partagé avec nous ont grandement enrichi le savoir sur les collections. Cette expérience (...) nous a également permis de réfléchir sur l’importance des collections en tant que mémoire, des réserves en tant que lieu de rencontre et de réflexion”  précise-t-elle.
 

Une mémoire sonore inestimable

Si ces chants disparaissent, c’est un peu comme si le coeur des Wayana s’arrêtait de battre. Mataliwa


Autre lieu de travail pour l’équipe Wayana : la faculté de Nanterre et son centre de recherche en ethnomusicologie (CREM). Là-bas sont conservés 1367 enregistrements de chants et musiques wayana et apalaï. Soit une durée totale de 189 heures. Un trésor pour l’équipe Wayana-Apalaï.

Réécouter ces chants, parfois de notre propre famille représente un moment spécial pour nous. Bien que nos traditions soient en danger, le travail des chercheurs qui sont passés chez nous aura servi à quelque chose".
Mataliwa


La collection sonore comprend des chants collectés en Guyane ces soixante dernières années. Parmi les chercheurs figure le français Jean-Marcel Hurault. L’ethnologue a séjourné en Guyane entre 1957 et 1968. Il a enregistré des récits sur des personnages de la mythologie wayana. Il a aussi travaillé sur le Maraké, ce rituel en voie de disparition. Autre objet de recherche : le Kalawu, cette série de treize chants, écrin musical de la pensée wayana écrit dans une langue ancestrale aujourd’hui oubliée. Il a rencontré Kulijaman, le père de Mataliwa.

Ce qui est remarquable, c’est que leur musique n’a pas reçu les influences africaines et européennes. Il n’y a pas de tambours à peau comme sur le continent africain” précise l’ethnomusicologue Renaud Brizard.

Au cours des séances d’écoute avec l’équipe Wayana/Apalaï , nous avons comparé les informations récoltées par les chercheurs avec leurs connaissances. Nous avons détecté quelques erreurs. Les chants et les récits de nos fonds sonores ont permis de faire des ponts entre les différentes collections, les différentes institutions partenaires du projet SAWA et l’histoire. Nous avons fait le lien avec les instruments présents au quai Branly propres aux Wayana et aux Apalaï”, explique le spécialiste du CREM.

La restitution : pas de volonté de retour sur place

Des archives sonores. Des photos. Des milliers d’objets répartis entre la France, le Brésil, l’Allemagne et les Etats-Unis. L’équipe Wayana et les chercheurs associés au projet SAWA ont recensé trente-deux institutions dans le monde qui conservent des éléments du patrimoine wayana-apalaï.

En revanche, personne au sein de l’équipe SAWA ne réclame une restitution physique des oeuvres.

Je préfère qu’ils soient bien rangés quelque part car c’est un élément très important. Je pense que si on ramène tout ça chez nous, ils vont s'abîmer, ils vont pourrir”.
Aïmawalé en 2016


Nous, on n’a pas l’idée du musée. Un musée, c’est très important. Ça permet de voir les objets disparus de notre connaissance actuelle.” Après une pause, il ajoute, “mais c’est vrai que si jamais il y a un musée en Guyane, on va tout ramener là-bas”, plaisantait-il provoquant un éclat de rire général à la fin d'une séance de travail.

Chez les Wayana, “quand quelqu’un meurt, ses affaires sont brûlées”, explique Eliane Camargo. Valentina Vapnarsky, directrice de recherche au CNRS, ajoute : “les objets n’existeraient plus s’ils n’avaient pas été conservés dans les musées. Dans ces sociétés, les objets sont sujets à transformation ou sont détruits lors des rituels funéraires."

Ce que les Wayana observent, ce sont des objets mis au frigo dont ils n’avaient pas connaissance parfois.


Les Wayana étaient nomades. Tous les cinq ans, les populations migraient pour construire un nouveau village. Ils ne conservaient pas les objets. Ils les abandonnaient sur place. 

Au lieu de revendiquer un retour des objets dans leurs villages, l’équipe Wayana-Apalaï a opté pour une restitution originale : la création du portail numérique WATAU.

Quatre ans de travail auront été nécessaires, aux côtés des partenaires du LESC, le laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative du CNRS et de l’université Paris-Nanterre pour naviguer enfin sur le site internet.